Gente de Bien, charité bien ordonnée (le jour où l’équipe a pleuré)

Nos notes

Cette année, notre rédactrice Louise Riousse représentait Cinématraque au sein du jury du Prix Révélation France 4, présidé par la cinéaste Rebecca Zlotowski : compte-rendu et critique des films de la sélection.

Franco Lolli, cinéaste colombien formé à La Fémis présentait un premier long-métrage aux accents dardenniens, mais au cœur de Bogotá. Avec une émotion non dissimulée, le réalisateur remerciait chaleureusement ses comédiens (exceptionnels) qui découvraient eux aussi le film pour la première fois. Ce fut l’un des moments les plus émouvants de la Semaine.

Eric, 10 ans, se retrouve du jour au lendemain à devoir vivre chez Gabriel, son père, qu’il connaît à peine. L’homme vivote de menus travaux de menuiserie chez Maria Isabel, une universitaire bourgeoise qui décide de prendre l’enfant sous son aile, malgré les réticences de ses proches. A l’approche des grandes vacances, elle demande à Gabriel et Eric de venir s’installer dans sa luxueuse maison de campagne.

Depuis ses débuts, Franco Lolli s’attache à observer les rapports de classe de la société colombienne, et poursuit dans cette voie avec beaucoup d’adresse dans son premier long métrage, Gente de Bien – que l’on peut traduire par « riches » comme par « bons » – dans lequel il décrit les relations qu’entretiennent trois personnages dont les positions sociales et les relations affectives orientent inexorablement les destinées. Si le discours sur la lutte des classes a été éradiqué des débats politiques ces trente dernières années, l’indifférence progressive ne l’aura pas fait disparaître, puisque le sujet continue de structurer les sociétés contemporaines. On peut même se demander comment les individus, une fois disparue l’idéologie qui légitimait l’action, s’emparent aujourd’hui de la question, toujours cruellement présente mais dorénavant mise en sourdine.

C’est à cette épreuve que Maria Isabel se confronte et tente de venir en aide à ces gens de peu, consciente toutefois du caractère imparfait de sa démarche. Imparfait car temporaire, juste le temps des grandes vacances. Mais aussi parce qu’elle doit reconnaître qu’elle fait œuvre de charité et maintient un ordre social contre lequel elle voudrait pourtant se battre. Comme ultime preuve de sa générosité et de sa culpabilité, Maria Isabel accepte qu’on refuse son aide et sacrifie son orgueil face à un enfant qui a déjà compris qu’il devait rester à sa place. Une scène de baignade dans la piscine avec les neveux et nièces de Maria Isabel, qui n’emploient aucune voie détournée pour lui signifier toute leur haine, suffit à convaincre Eric qu’il n’est et ne sera jamais le bienvenu parmi eux. Franco Lolli fait se rencontrer brièvement deux mondes qui habituellement cohabitent dans un même espace, une maison, une ville, et qui demeurent parfaitement hermétiques l’un à l’autre. Le réalisateur capte l’espoir furtif que cet ordre établi puisse un jour changer, notamment dans une très belle scène où Eric et Maria Isabel arrivent à une fête de village à dos de cheval, et saisit simultanément l’inévitable renoncement qui s’ensuit. Pris dans une parenthèse désenchantée, le trio puise sa force dans la réserve de révolte qui lui reste. Indiquons d’ailleurs que l’interprétation de Brayan Santamaria (Eric) et Carlos Fernando Perez (Gabriel), comédiens non professionnels, est pour beaucoup dans la densité et la vérité du propos de Franco Lolli, dur mais pas dénué d’espoir. La scène finale, qui évite soigneusement le pathos (et ce n’était pas une mince affaire), en est sans doute la preuve la plus éclatante.

Gente de Bien, Franco Lolli, avec Brayan Santamaria, Carlos Fernando Perez, Alejandra Borrejo, Colombie / France, 1h36.

Verdict ?

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