Chelli : au coeur du handicap

Nos notes

Chelli habite avec sa sœur Gabby, handicapée mentale. Plutôt solitaire, elle partage sa vie entre son job de gardienne de lycée à mi-temps, et l’attention quotidienne portée à Gabby, véritable enfant de 24 ans sans langage ni autonomie. La réalisatrice Asaf Korman filme leur quotidien. Les rituels du déjeuner, du bain, de l’endormissement, les échanges affectueux ou colériques entre les deux sœurs, sont montrés dans leur douce cruauté. La mère s’est dérobée, laissant à Chelli le soin de s’occuper de sa sœur, en échange d’une pension, ne manquant pas de lui suggérer l’alternative de l’institution. Mais Chelli aime trop sa sœur pour accepter qu’on l’enferme, et sacrifie tout son temps à lui apporter autorité et affection.

La situation change lorsque Chelli rencontre Zohar et que celui-ci s’installe rapidement chez les deux sœurs, perturbant un quotidien ritualisé et exclusif. La scénariste (et actrice principale) Liron Ben-Shlush réussit admirablement à distiller une ambiguïté subtile et parfaitement dosée dans la relation entre les deux soeurs. Ainsi, Gabby, qui essuie parfois les insultes ou les coups de sa sœur exaspérée, est autant un poids, que la principale source d’affection de Chelli avant sa rencontre avec Zohar. La plupart des scènes montrent cette étrange interdépendance, à la fois belle et malsaine, entre les deux femmes. Leurs rapports sont aussi doux et sensuels que très éprouvants.

La scène dans laquelle elles partagent un bain, est un bel exemple de cette bravoure scénaristique. Chelli enfonce deux fois de suite la tête de Gabby avec son pied pour la faire rire, et manque finalement de l’étouffer la troisième fois. Après avoir fait preuve d’amour et d’affection en la faisant rire, son visage exprime soudainement une haine profonde.

Les deux actrices principales, Liron Ben-Shlush et Dana Ivgy, sont admirables de justesses et d’intensité. Dana Ivgy, qui interprète la soeur attardée, convaincante du début à la fin, réalise une véritable performance dans un rôle aussi difficile. Seul bémol, le personnage de Zohar, un peu moins travaillé sans doute, manque de complexité et semble quelquefois réagir de manière artificielle ou simpliste. Néanmoins, la mise en scène sobre mais efficace parvient à susciter l’effet recherché par son réalisateur : le portrait d’une femme ayant à porter un fardeau auquel elle tient.

At Li Layla montre bien les enjeux d’une vie quotidienne rythmée par le handicap d’un proche : jusqu’à quand s’accorder le droit de privilégier sa vie sur celle de ceux qui sont vulnérables et dépendants, jusqu’à quand s’autorise-t-on à être heureux, sans délaisser l’autre ? L’histoire d’un amour venimeux et chargé.

At li Layla (Chelli), de Asaf Korman avec Dana Ivgy & Liron Ben-Shlush – Sortie prochainement

Verdict ?

Lynch, Kiarostami, Bergman, Cassavetes, Pasolini, Rohmer, Antonioni, Kechiche, Tati, Almodovar, Keaton, Haneke = coeur coeur coeur.

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