La Fille et le Fleuve : La grande traversée

Jusqu’ici cantonnée pour l’essentiel aux films sociaux, la sélection de l’ACID cherchait encore son petit rejeton loufoque, celui qui ferait souffler un petit vent de folie sur une programmation solide mais un peu sage jusqu’ici. Hormis les trouvailles décalées du Challat de Tunis, aucun film n’avait réellement accepté de jouer le jeu de la fantaisie. L’oubli est réparé avec La Fille et le Fleuve, d’Aurélia Georges, proposition de cinéma alternative aux accents surréalistes, dont il restait à savoir s’ils construisaient également un fil narratif solide en contrepoint.

Samuel travaille dans le restaurant de son oncle comme serveur. Il rencontre Nouk, une jeune femme un peu paumée qui a décidé de se suicider en se noyant dans un lac gelé. Samuel sauve Nouk, ils tombent amoureux et s’installent ensemble à Paris. La vie du couple se détériore peu à peu jusqu’au jour où, emporté par son élan, Samuel meurt dans un accident de vélo, renversé par une voiture. Nouk a trois jours pour ramener son fiancé dans le monde des vivants, au risque de le perdre définitivement. Un pitch de départ évidemment inspiré du mythe d’Orphée (le film fait aussi référence à Charon, passeur des Enfers), sauf que cette fois-ci c’est Eurydice qui doit sauver son bien-aimé. Un bien-aimé féru d’histoire certes mais contraint de travailler comme journaliste people à la recherche d’une starlette nommée Jennifer Saint-Gall pour pouvoir payer ses factures.

La Fille et le Fleuve est principalement construit sur ce ressort de dualités comiques, et sur un sens du décalage qui figure à l’écran les mécaniques du rire dans leur configuration bergsonienne. Le purgatoire dans lequel Samuel s’est égaré est un immense espace de vide, comme un étage entier de bureaux quasi-désertés, emplis de fonctionnaires fantoches écrivant on ne sait quoi sur des ordinateurs sans écran. Il est une déconstruction de toutes les étapes administratives du deuil, une retranscription on ne peut plus prosaïque de « comment on meurt ? ». C’est surtout un endroit, un entre-deux où les frontières de la logique et de la continuité temporelle et historique s’estompent : on peut y croiser Nabokov y donnant des conférences sur les papillons, Mozart devenu professeur d’escrime ou la femme d’Einstein dispensant les conférences sur la théorie de la relativité.

A l’image de toutes ces idées, le film d’Aurélia Georges multiplie les tentatives pour retranscrire ce que pourrait être l’expérience d’un intermédiaire entre la vie et la mort, et sur la connexion qui reste entre ces « pas encore partis » et ceux qui resteront après. Comme dans la plupart des œuvres aussi fertiles en idées surréalistes, il y a à prendre et malheureusement souvent à laisser au vu des moyens limités à la disposition de la cinéaste. On se surprendra certes à trouver çà et là de jolies images poétiques telle celle à la limite du fantastique d’un trou béant dans un barrage, ou la séquence sympathique du dialogue perpétuel entre un homme qui chaque jour annonce tous les décès recensés dans la journée et une femme qui en annonce toutes les naissances. Mais la direction d’acteur lasse souvent par le parti pris de mise en scène d’un jeu assez affecté. Et surtout, l’ensemble frôle souvent l’amateurisme, au point où on se demande comment un film, tout volontaire soit-il, aussi fragile dans son aspect visuel a pu se retrouver dans une sélection cannoise, y compris celle de l’ACID.

Au final, on n’est pas certain de savoir si cet édifice fragile peut réellement tenir debout, même si la proposition d’Aurélia Georges, a le mérite d’exister. Derrière ses aspects poseurs, le film essaie de se poser comme un vivier d’idées mais fait penser à ces petites équipes de football dont on se dit qu’elles n’ont juste, au vu de leurs moyens, pas le niveau pour la division dans laquelle elles évoluent. On lui sera cependant gré d’une chose : c’est dans ce film qu’on a certainement entendu la meilleure vanne pourrie de tout le Festival :

« Comment on appelle une collectionneuse de pin’s ? Une salop’s. »

La Fille et le Fleuve, d’Aurélia Georges avec Sabrina Seyvecou & Guillaume Allardi – Sortie prochainement

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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