Whiplash, Full Metal Baguette

La Quinzaine des Réalisateurs accueille aujourd’hui son plus jeune représentant, Damien Chazelle, 29 ans, venu présenter Whiplash, l’un des films les plus attendus la sélection. Une réelle attente était née à la découverte de son casting furieusement indy-friendly avec le jeune Miles Teller, révélation de ces derniers mois dans The Spectacular Now et J.K. Simmons, iconique méchant d’Oz, ex-patron de Peter Parker et second rôle très apprécié de Jason Reitman, producteur de Whiplash (on garde un souvenir ému de son rôle touchant du papa d’Ellen Page dans Juno). Est-ce que Chazelle allait faire honneur aux éloges qui avaient accompagné notamment Guy and Madeline on a Park Bench en 2009?

Whiplash, c’est le nom du morceau de jazz phare du film, l’un des pivots autour desquels s’articule la relation conflictuelle entre le jeune Andrew, prodige de la batterie, et Terence Fletcher, son professeur, un homme aux méthodes plus que limite qui aime tyranniser ses élèves pour en tirer le meilleur. Il est un peu difficile d’aller plus loin sans en dévoiler sur le scénario, qui constitue par ailleurs le véritable tendon d’Achille du film. Récit initiatique fondé sur le dépassement de soi victorieux, Whiplash ne révolutionne absolument rien, notamment quand on le confronte aux films indépendants qui ont percé ces dernières années. Les thématiques récurrentes du ciné indé sont toutes là, de la nécessité de trouver sa place par rapport aux attentes familiales à celles de surmonter une timidité qui confine à l’inadaptation sociale.

Le film avance parfois un peu en pilote automatique, notamment lors du traditionnel creux du début de la deuxième heure, ce moment crucial de tout long-métrage hollywoodien où se redistribuent généralement les cartes en vue de l’acte final. De ce point de vue, celui de Whiplash pêche sérieusement par sa prévisibilité et son côté déjà-vu. On regrettra surtout que Chazelle n’ait pas osé s’aventurer plus loin dans les ambiguïtés morales de ces personnages. Car le jeune Andrew est un jeune garçon aussi talentueux qu’insensible, n’hésitant pas à envoyer paître comme un goujat sa copine (Melissa Benoist, bien connue des Gleeks qui ont encore le courage de suivre la série) au premier obstacle. Et que dire de Fletcher, bourreau insensible aux tirades d’insultes rappelant celles du sergent Hartman dans Full Metal Jacket (référence à peine cachée de Simmons) ? Sa tyrannie jusqu’au-boutiste, uniquement effleurée dans une subplot assez vite expédiée, aurait mérité un traitement beaucoup plus poussé que ce que le film propose. Dans son idéologie toute américaine du pouvoir de la volonté, le film oublie peut-être aussi les drames qu’elle peut provoquer, pourtant présents en arrière-plan de l’intrigue.

Mais Whiplash se rattrape par une énergie folle et par des numéros musicaux jazzy phénoménaux, vertiges d’instruments et de partitions en montage cut assez jouissives à suivre. Mais s’il vaut le détour, c’est avant tout pour la prestation de J.K. Simmons. Sa présence colossale et son débit de mitraillette, conjugués à sa capacité à passer en un clin d’oeil de la froideur inhumaine à la chaleur bienveillante font tout le sel de scènes dans l’ensemble très enlevées et qui ont fait un effet boeuf dans la salle du J. W. Marriott où sont diffusés les films de la Quinzaine. La séquence de concert final, feu d’artifice musical qui vire à la guerre psychologique et à la mise en violence du corps extrême, reste un très beau moment de cinéma, qui a récolté des applaudissements nourris et plus que mérités.

Film imparfait et très conventionnel dans sa forme, Whiplash reste une démonstration sympathique du savoir-faire d’un certain cinéma indé qui triomphe toujours à Sundance. Il réaffirme surtout la toute-puissance de l’acteur dans ses systèmes narratifs et filmiques qui en font la clé de voûte sur laquelle repose toute la dynamique et la saveur du film. Et comme J.K. Simmons est un immense acteur, on n’oserait pas vous décourager d’aller voir Whiplash, tout en gardant en tête ses failles et ce qui lui manque pour en faire un incontournable.

Whiplash, de Damien Chazelle avec Miles Teller & Melissa Benoist – Sortie le 24 décembre 2014

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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