Dans la cour, une ode à l’humaine imperfection

Antoine et Mathilde. Gustave de Kervern et Catherine Deneuve. Un couple de cinéma plus qu’improbable, et pourtant, quelle merveilleuse intuition de casting de la part de Pierre Salvadori ! Elle est une jeune retraitée, noyée de solitude ; lui, un ex-rocker, tendre et dépressif, devenu gardien d’immeuble. Son vœu le plus cher : « nettoyer, dormir et plus penser », en précisant qu’« [il] pourrait tuer pour ça ». Mathilde perd le sommeil à cause d’une fissure et bascule peu à peu dans une douce folie. C’est cette détresse commune qui va les rapprocher, chacun devenant tour à tour la béquille de l’autre, un soutien qui les empêche de sombrer. Il l’écoute, il la rassure ; elle, est bouleversée par sa gentillesse.

La cour de l‘immeuble est le théâtre de cette humanité du quotidien, cour qui n’est pas sans rappeler celle où Antoine Doinel teignait ses fleurs dans Domicile conjugal ; mais si la poésie humaniste de Pierre Salvadori fait écho à celle de Truffaut, elle est bien plus désenchantée. Preuve en est avec cette cour, lieu de passage d’une galerie de personnages aussi barrés les uns que les autres : Nicolas Bouchaud, absolument formidable en voisin inquisiteur et maniaque ; Stéphane (Pio Marmaï), ancien footballer tombé dans la drogue, ou encore Lev, SDF russe clandestin avec son chien comme unique compagnon. Tous ont en commun une inaptitude à être au monde : Lev trouve du réconfort dans une secte ; Stéphane, dans les vapeurs de la drogue et une collection de vélos décatis empilés dans la cour ; et M. Maillard, par la suspicion constante et systématique envers ses voisins. Non, décidemment, personne ne va bien dans cet immeuble, sauf peut-être Serge (Féodor Atkine, impeccable), le mari de Mathilde, mais cette « normalité » le place comme juge et l’isole.

C’est qu’il les aime, ses personnages, Pierre Salvadori, tout bras cassés qu’ils soient. La mise en scène, sobre et pudique, est au service de ses comédiens ; mieux, elle les illumine. Et cette tendresse sauve le film d’une impasse dépressive. Le soin porté à l’écriture des dialogues et aux situations font passer du rire aux larmes, sans jamais déborder vers le pathos. À cet égard, le dialogue de sourds entre Mathilde et Serge lors de l’embauche d’Antoine est un petit bijou d’humour absurde, pour en dire long sur l’incompréhension grandissante entre les deux époux, l’excentricité de Mathilde et la mélancolie d’Antoine. C’est cette peinture sensible de l’âme qui touche et émeut.

« Dans la cour » touche ici au plus profond d’une humanité sans fard, sans norme. Pierre Salvadori affirme le droit à l’imperfection et le refus du discours impérieux contemporain de l’obligation au bonheur. N’est-il pas vrai, comme le dit si bien Antoine, que souvent « ce qui nous apaise, nous épuise » ? Il n’y a pas de recette miracle pour vivre. Chacun fait ce qu’il peut. La valeur profonde de ce film est là, en disant l’angoisse, la peur, la frustration ; la tendresse, l’amitié, la solidarité ; en disant la vie.

 Dans la cour, Pierre Salvadori, avec Catherine Deneuve, Gustave Kervern, Pio Marmaï, France, 1h37.

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