Sacrifice : élégant et terne comme un manuel scolaire

En août 1968, les troupes du Pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie dans le but d’imposer la « normalisation » soviétique à un pays qui tentait de démocratiser le communisme. Le 16 janvier 1969, Jan Palach, un étudiant en histoire de 21 ans, s’immole par le feu à Prague en signe de protestation contre l’occupation soviétique. Afin de discréditer son geste et d’éviter qu’il ne soit porté en étendard par les mouvements contestataires, le député communiste Vilem Novy écrit un article affirmant que la mort de Palach était une mise en scène organisée par les services secrets étrangers. La mère et le frère du sacrifié font alors appel à l’avocate Dagmar Buresova afin d’attaquer Vilem Novy en justice pour diffamation.

Ce n’est pas la première fois que la réalisatrice polonaise Agnieszka Holland s’attaque à un sujet historique. En 1988, Le complot s’inspirait de la vie du prêtre polonais Jerzy Popieluszko, membre de Solidarnosc, arrêté et assassiné en 1984. Son dernier film, Sous la ville, racontait le sauvetage d’un groupe de juifs par un employé de la ville de Lvov durant la seconde guerre mondiale. Elle s’est également illustrée par la réalisation d’épisodes de The Wire et Treme, et c’est d’ailleurs HBO Europe qui produit cette nouvelle livraison, avec pour but affiché d’égaler en qualité les précédentes séries historiques de la chaîne, telles que John Adams.

Mais si John Adams était, comme Sacrifice, une mini-série (7 épisodes d’une heure), elle conservait intact le principe de la sérialité, qui veut que chaque épisode développe une thématique particulière, un récit complet inscrit dans un arc dramatique plus large (celui de la saison, ou de la série entière). Ici, le principe de sérialité est quasi-inexistant puisque le récit se développe sur 3 épisodes d’une heure trente, sans aucune indépendance de chacun des segments : on est en présence d’un très long métrage, plus que d’une série à proprement parler.

Ce détail technique mis à part, il est difficile de réellement s’enthousiasmer pour Sacrifice, tant la réalisatrice semble s’être fourvoyée, dans le choix de son sujet comme dans dans l’axe privilégié pour le traiter. D’une part, le choix d’étudier l’impact de la mort de Jan Palach à la fois dans la sphère intime (les familles du sacrifié et de l’avocate, qui subissent des pressions grandissantes et intenables) et dans la sphère publique (l’écho du geste de Palach dans les mouvements contestataires étudiants, le fonctionnement de la police soumise au PC Russe) provoque un va-et-vient constant entre ces deux pôles, chacun empiétant constamment sur l’autre sans être véritablement développé. La progression de l’intrigue, effectuée sur un rythme binaire, sans accélérations ni temps morts, prend alors des airs de photocopie de manuel scolaire, à l’encre passée, un peu terne.

D’autre part, en décidant de raconter cet histoire comme un thriller judiciaire – plutôt que comme une tragédie familiale (sphère intime) ou comme une analyse rigoureuse d’un système (sphère publique), elle s’inscrit dans la longue lignée des films de procès politiques, genre que le cinéma américain a arpenté de long en large depuis les années soixante-dix : l’absence d’une dramaturgie véritablement différente de ce modèle provoque là encore une impression de déjà vu, défavorable à la série.

Tout se passe en fait comme si la réalisatrice subissait avec son histoire ce que le procès en question a effectivement subi avec l’Histoire : un étouffement rapide et presque silencieux. Les soviétiques n’ont eu aucun mal à mettre sous cloche de verre une société déjà largement coupée du monde occidental. De la même manière, le film d’Holland s’éteint peu à peu, à mesure que les personnages se résignent et prennent conscience de leur défaite.

On saluera l’honnêteté intellectuelle (pour le coup anti-hollywoodienne) qui consiste à ne pas maquiller en victoire politique un acte isolé qui s’apparente plus à une manifestation de désespoir qu’à un sursaut citoyen. Mais on regrettera l’absence de véritable réflexion sur le rapport entre un geste originel et ses conséquences : la manière dont l’acte de Jan Palach finit par aboutir à la « révolution de velours » et à la libération de la Tchécoslovaquie, en 1989, aurait pu – aurait dû ? – être le vrai sujet de Sacrifice. C’est cette compression temporelle, ce ressurgissement – à l’image du Phénix qui renaît de ses cendres – d’une révolte étouffée qui paraissait le plus intéressant dans cette histoire. Restent un intérêt historique pour une période rarement abordée, une reconstitution soignée, une mise en scène élégante. Toutes choses qui ne sauvent pas la série d’un certain académisme audiovisuel.

Sacrifice (Burning Bush). Ecrit par Stepan Hulik. Réalisé par Agnieszka Holland. Avec Tatiana Pauhofova, Jaroslav Pokorna, Petr Stach. 2013, République tchèque, 3×80 minutes. Sacrifice a été diffusé les 27 et 28 mars 2014 sur Arte et est disponible en DVD depuis le 1er avril.

scénariste et réalisateur, Il recherche justement de généreux mécènes.

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