Diplomatie : conversation personnelle entre hommes politiques

L’argumentation découle-telle de la conviction par des raisonnements s’adressant à l’objectivité, ou davantage de la persuasion touchant aux affects et à la subjectivité de l’interlocuteur? La question du Gorgias, qui oppose sophistes et philosophes, est éminemment celle de tout travail diplomatique, dont le film de Volker Schlöndorff nous donne une représentation magistrale.

« Tout se passe comme si » le sort de Paris se décidait dans l’échange dialectique qui eut lieu cette nuit-là entre deux hommes. L’un répond de son devoir de général, contraint de détruire la ville ; l’autre, humaniste « neutre », réclame de tout son cœur la clémence pour la survie de deux millions d’habitants. Mais le diplomate suédois, épris de la capitale française où il est né, plaide également pour préserver la beauté d’un haut lieu d’histoire et de culture. En effet, sauver les monuments qui disent la mémoire d’un peuple, et témoignent de son inscription dans la civilisation, est un devoir moral envers l’humanité entière.

Le huis-clos des deux hommes est quelque peu théâtral, et si Dussolier est impeccable en diplomate amoureux de Paris et défenseur fervent de sa population, Niels Arestrup est un peu moins crédible en Général de la Wehrmacht. On peut bien supposer que le dénouement fatal qui se profilait en 1944 ait fait perdre de l’assurance à ceux qui se targuaient de la supériorité allemande au début du conflit, et pourtant, on a dû mal à leur attribuer le minimum de sensibilité nécessaire à la persuasion. Comment imaginer qu’il fut envisageable de mener le moindre dialogue avec ceux qui participèrent à l’envoi de centaines de convois en déportation, et qui furent désignés pour penser la destruction « gratuite » (sans intérêt stratégique ou militaire) de toute une ville ? Arestrup lui-même semble ne pas être complètement convaincu du rôle.

Mais l’échange entre les deux hommes n’en est pas moins passionnant, quelle que soit la crédibilité qu’on puisse lui attribuer. La haute voltige de la rhétorique, qui oscille entre franchise, ouverture, manipulation psychologique, rationalité, efficacité militaire, humour, charisme personnel et valeurs universelles, va décider du sort de Paris, tout en tissant subrepticement une relation entre les deux hommes.

« – Qu’auriez vous fait à ma place?

– Je ne sais pas… Je sais seulement que je n’aurais jamais voulu être à votre place. »

Pour tous ceux qui pensent que la vision du Pont Alexandre, du Dôme des Invalides, de la Tour Eiffel et du Pont Neuf fait partie des décors de leurs rêves, l’enjeu de cette joute diplomatique est l’occasion d’un réelle émotion, le réalisateur ne négligeant à aucun moment d’ériger la vision magique de Paris by night en argument majeur et récurrent des pourparlers.

Et pourtant, pour ces même amoureux de la ville, une question subsiste et dérange : sommes-nous capables d’autant d’empathie pour les populations qui vivent dans ces hauts lieux de beauté et d’histoire, que pour la valeur inestimable, certes, de ces monuments ? L’émotion unique et irremplaçable que véhiculent ces paysages et ces témoignages du passé serait-elle la seule relation dont nous sommes capables avec les hommes qui les ont érigés et/ou qui y vivent ?

L’esthétique et l’intelligence déployées par la culture expriment la part d’éternité de l’humanité, et disent le seul dépassement possible face à la finitude des existences singulières. Les guerres qui se succèdent, comme sans finalité, alors que des accords de paix finissent par rendre absurde les pertes causées, ont contribué à nous désensibiliser de la valeur éphémère des vies singulières. Nous avons désormais le sentiment que ce qui nous touche d’avantage chez nos commensaux est leur participation à la perfectibilité globale de l’humanité.

L’Histoire collective aurait-elle raison de l’histoire propre que chacun s’évertue à construire comme le modeste « monument » de son quotidien ?

Diplomatie, Volker Schlöndorff, avec André Dussoiler et Niels Arestrup, France / Allemagne, 1h24.

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