L’étrange couleur des larmes de ton corps, un charabia décrypté (ou presque)

Nos notes

L’étrange couleur des larmes de ton corps, mais qu’est ce que cela veut dire ?

A priori pas grand-chose, si ce n’est une accroche pseudo-intello, qui interpellera certainement une jolie bande d’étudiants en cinéma branchouille. Poindra alors, la projection venue, une désillusion certaine lorsqu’il s’agira d’analyser, de regarder « comme il faut », afin de trouver le truc à dire ou encore mieux, à expliquer. S’il y a pourtant matière à s’arracher les cheveux, ce serait s’entêter dans une fausse direction qui nuirait autant à la prise de contact avec l’image qu’à son impact.

J’aime donc à dire que je n’ai « rien compris » – que les pontes de la critique me lynchent ici volontiers -, excepté que j’ai eu à faire à un objet profondément contemporain, c’est à dire inégalé jusqu’alors.

Une histoire de déjà-vu

Une femme disparaît, son mari enquête sur cette inquiétante absence, voilà le pitch archi-connu que l’on nous propose. Si l’on comprend très vite que la bien-aimée en question ne sera jamais retrouvée, le malheureux mari, lui, sera beaucoup plus long à la détente… L’occasion de quitter l’intrigue déjà résolue, au profit de séquences fantasmagoriques, passant en revue quelques habitants de l’immeuble, décors principal du film au somptueux potentiel surréaliste. Menaçants voisins, récits traumatiques, douteuses confidences…  Mais à quoi bon ces longues digressions ?

Un ticket express au concert sensoriel le plus troublant de l’année

Quand un Dario Argento se fait des nœuds au cerveau pour servir une intrigue haletante (aux beaux jours de sa carrière), justifiant ainsi tout un sens artistique, Helene Cattet et Bruno Forzani eux, se détachent de ce rendez-vous incontournable du film d’angoisse pour faire naître un objet hors norme dans sa logique de radicalisation.

Le parti pris extrêmement casse-gueule de l’anti-suggestion – et donc du blocage imaginatif – énerve, étouffe, terrorise jusqu’à atteindre cet état absolument passionnant de la réminiscence du cauchemar. Lorsque soudain les sensations de nos images nocturnes, infiniment impénétrables pour autrui, infiniment propres à notre « moi » profond, traversent le mental, le frappent, on touche à la puissance picturale et sonore du film, ainsi qu’à l’infini maîtrise de ceux qui l’ont fabriqué.

Tout est matraqué chaque seconde à coup de gélatine bleu, verte ou rouge. L’omniprésence de gros plans inquisiteurs, impunément visiteurs de chairs humaines alimentent ce tapage incessant avec un montage vorace, charcutant au plaisir ces plans de voyeuristes passionnées.

De cette personnalité cinématographique très affirmée découle un univers artistique autant dégueulasse qu’audacieux. Nourri de chocs visuels, cet autisme plastique croit tant en son éblouissement qu’elle se figure remplaçante du scénario, et plus gravement de la mise en scène.

On pourrait huer les auteurs, punir les acteurs d’avoir marcher dans ce « foutage de gueule » mais il est plus fascinant de constater que ce film à l’esthétique publicitaire détestable et hautement prétentieuse participe à un mauvais gout ambiant absolument attractif. L’œil s’accroche, les oreilles sifflent, l’image défilante du cauchemar fonctionne implacablement : n’y adhérez pas, refusez l’expérience, mais je vous préviens, ici, à Cinématraque, on vous traitera de sacré pisse-tiède…

L’Etrange couleur des larmes de ton corps, Hélène Cattet & Bruno Forzani, avec Klaus Tange, Jean-Michel Vovk, Sylvia Camarda, Belgique / France / Luxembourg, 1h42.

Verdict ?

Je vote Jacques Tati président de la République.

1 Comment

  • Répondre mars 12, 2014

    jsma

    Oui le film ressasse et épuise ses motifs, oui sa bande-son est très agressive, oui ses auteurs abusent du gros plan, mais il faut aller voir L’Etrange couleur et s’y abandonner un peu, ne serait-ce que pour retrouver ce que vous appelez, très justement, « cet état de la réminiscence du cauchemar ».
    Ma critique est sur alphaville60@overblog.com.

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