Only Lovers Left Alive, snob et subtil

Eve (Tilda Swinton) et Adam (Tom Hiddleston) forment un couple peu ordinaire à l’amour multi-centenaire. Normal, ce sont des bobos-vampires. Détrompez-vous, il ne s’agit pas d’un Twilight en mode The Kooples avec le sosie dark de Jared Leto (30 Seconds to Mars).

« Dans la solitude romantique de Détroit et de Tanger, un musicien underground profondément déprimé par la tournure qu’ont pris les activités humaines, retrouve son amante, une femme solide et énigmatique. Leur histoire d’amour dure au moins depuis plusieurs siècles, mais leur idylle débauchée est bientôt perturbée par l’arrivée de la petite sœur de l’amante, une jeune femme aussi extravagante qu’incontrôlable. Ces étrangers sages mais fragiles peuvent-ils continuer à survivre dans un monde moderne qui s’effondre autour d’eux ? »

Chacun des amants consacre donc son immortalité à l’art. Ces esthètes s’accomplissent dans leur passion, mais le monde des « zombies » qui les entoure déprime Adam au point que celui-ci rêve de se tirer une balle, au sens littéral. Nous observons donc un couple profondément romantique au parfum de spleen, musique minimale dark, littérature et défonce. Finalement, Adam semble incarner un disciple de Baudelaire qui se shooterait à coups de godets de sang bien frais tout en trippant sur une guitare, de préférence une Gibson 1959. Il s’agit d’ailleurs d’une des qualités de l’œuvre : une BO sublime et planante comme un opium pour le spectateur, signée Jozef van Wissem (collaborateur bien connu de Jarmusch et joueur de luth admiré) et Sqürl (ex Bad Rabbit, groupe de rock de Jim Jarmusch). Alter ego du réalisateur, Adam incarne la passion vouée par le cinéaste à la musique et aux beaux instruments mais, parfois, le laïus sonne comme un tartinage de culture. On aime, on en rit mais il faut bien le dire : passer 10 minutes à déballer des guitares et à parler en latin, la leçon devient un peu lourde. Néanmoins, elle contribue au charme suranné de ces marginaux à la beauté morbide (oh, le tableau du nu lors de leur première nuit de retrouvailles : magnifique comme des dépouilles de dieux grecs ! ).

Vampires évolués, ils n’attaquent plus les hommes, les fameux « zombies » – « it’s so 15th » comme dirait Eve – et leur vouent un mépris non dissimulé, eux les grossiers personnages anéantisseurs de beauté. Jarmusch explique ainsi ce snobisme : « C’est une histoire d’amour, mais aussi l’histoire de deux êtres en marge, d’exception, qui, compte tenu de leur vécu atypique, ont un authentique recul sur l’histoire de l’humanité, de ses plus incroyables réalisations à ses échecs cinglants. Adam et Eve sont eux-mêmes des métaphores de l’état actuel de la vie humaine – ils sont fragiles et menacés, si vulnérables face aux forces de la nature et au comportement irréfléchi, totalement dépourvus de vision à long terme, de ceux qui sont au pouvoir. » Dans cette petite communauté de vampires, Marlowe (charismatique John Hurt) achève le tableau d’une société d’artistes, sage patriarche amenant un peu d’émotion dans cet univers lisse. Dévoré par la maladie, sa fragilité émeut probablement plus que l’histoire d’amour liant les protagonistes. Enfin, Ava, sœur d’Eve et véritable junkie (Mia Wasikowska) contrebalance ce sombre tableau par une légèreté bien plus rock’n’roll. Ses excès de jeune droguée mettent en péril la sérénité du couple, en faisant une froide Lolita alcoolique et auto-destructrice.

A ces deux dernières exceptions, le bobo vampire mange désormais bio et sain – hors de question de se faire contaminer. En bon drogué responsables, on s’approvisionne à la source, dans les hôpitaux, séquences pour le moins cocasse où Jeffrey Wright joue les dealers sous le nom de  «Dr Watson » face à un Adam grimé en « Dr Faust ». Only Lovers Left Alive tend vers la comédie noire grâce à des répliques très référencées, sans jamais s’assumer réellement comme telle. Amateurs de comique un peu snob, vous saurez apprécier ce drame à l’humour subtil et littéraire.

Only Lovers Left Alive, Jim Jarmusch, avec Tom Hiddleston, Tilda Swinton, Mia Wasikowska, Allemagne / Grande-Bretagne / France / Chypre, 2h03.

« Maniaque dans le fond, bordélique dans la forme. Adepte de la procrastination. J’aime avoir raison. De toute façon, j’ai toujours raison. »

2 Comments

  • […] ses majestés Jim Jarmusch et Iggy Pop, sortant de leur Limousine. Comme les vampires de Only Lovers left alive, ils ne sortent en effet que la nuit tombée, le cinéaste auréolé de sa crinière blanche, […]

  • Répondre février 21, 2014

    jsma

    Le côté dark du film sonne complètement faux, c’est une posture de vieux romantique, peut-être même tout simplement une posture de vieux con. Bref, je vous trouve très tendre avec le film, qui n’est même pas drôle (je m’explique sur alphaville60).

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