RoboCop, le sombre héros de l’amer (dans un océan de vide)

Nos notes

Machine hollywoodienne, RoboCop doit composer avec trois programmes. Le premier, écrit en langage basique, témoigne d’une volonté de renouveler une franchise qui avait disparu des radars, tandis que, dans le même temps, le discours politique ultra-sécuritaire s’imposait dans la population comme allant de soi. L’idée était donc d’offrir une version 2.0 de « la sympathique série B qui avait si bien marché à la fin des années 80″. Sur ce point, il y a comme une erreur-système. La comparaison avec l’oeuvre de Paul Verhoeven ne peut même pas être envisagée, tant nous sommes loin ici de la satire politique. Pour être plus précis, ce reboot est même privé de tout humour et de tout sarcasme.

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Un second programme s’ajoute au logiciel précédent. Il s’agit d’un programme propriétaire, celui du service marketing/communication en charge du cinéma au sein de la holding Sony (MGM – Columbia Pictures). Tout, dans le film, semble le résultat des compromis effectués, en réunions de bureau, entre les différentes directions. RoboCop est l’aboutissement d’une dérive, celle consistant à laisser les clés des grands studios aux mains de cols blancs n’ayant aucune compétence pour mener à bien la conception d’un film. Ce robot-flic, pour eux, se doit  de porter du noir et de conduire une moto assortie, car les derniers épisodes de Batman ont engrangé un chiffre d’affaire phénoménal. L’armure se doit de ressembler à celle d’Iron Man, des études marketing ayant sans doute démontré que c’était « cool ». Pour les responsables du programme, il s’agit de capitaliser sur les succès de Marvel et DC Comics. Les lignes de code alors imposées ont pour conséquence de mettre en scène des personnages lisses dans un univers boiteux : le film n’a été conçu que pour satisfaire un public masculin, jeune de préférence. Il est donc de bon ton de citer les univers vidéoludiques d’Assassin’s Creed, Metal Gear ou Call of Duty. En toute logique, les femmes se trouvent ramenées à leur fonction de base : élever les enfants et faire la cuisine. Quant au monde décrit, il trahit le gouffre existant entre ces hauts cadres supérieurs, représentants de cette fameuse caste des 1%, et la réalité sociale du public (les 99%). Détroit semble n’avoir jamais connu la moindre difficulté, et le crime s’y limite aux petits trafics d’armes et de drogues, à la manière d’un comics des années 60. La ville est décrite comme luxuriante et accueille le siège social de l’O.C.P. : rien n’indique son passé désastreux. Ce passé est pourtant notre présent, celui d’une ville-fantôme désormais sans intérêt économique, même pour le crime organisé. L’environnement décrit, s’il échoue à s’ancrer dans une certaine réalité, est de surcroît décrédibilisé par une vision dépassée des progrès technologiques futuristes. Si l’on peut déceler un sarcasme – un seul – dans cette nouvelle mouture, il faut le chercher dans l’attaque à peine cachée vis à vis de Fox News, appartenant à l’un des grands concurrents de Sony. Bref, ce deuxième programme est complètement vérolé.

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Difficile, après un tel download de programmes défaillants, d’envisager le sauvetage du film. Et pourtant, aussi incroyable que cela puisse paraître, le cinéaste accomplit un joli pied de nez. Comprenant assez tôt que la machine était condamnée par cette attaque de logiciels malveillants, José Padilha transforme son film en journal de bord de la création de RoboCop. L’amertume du cinéaste, face à une situation qu’il ne pensait pas aussi désespérée, est palpable. A l’image de Guillermo del Toro, le cinéaste brésilien imagine les films de studio comme des combats entre la vision d’un cinéaste et celle des cols blancs. Naïf, il pensait, à l’instar de James Murphy, qu’il pourrait malgré tout imposer sa vision du monde. Malheureusement, il n’a rien d’un monstre, et le combat s’avère perdu d’avance. Plus d’une scène laisse paraître sa déconvenue face à la puissance du service marketing et du conseil d’administration de Sony. Ainsi, ce moment où, devant l’insistance du patron de l’O.C.P. (le débonnaire Michael Keaton) et de son directeur marketing, l’homme de science (Gary Oldman) se doit de choisir le flic qui incarnera le mieux RoboCop. Pour ces business men, les cinéastes sont interchangeables. Ce qui fait toute la différence entre Alex Murphy / José Padilha et leurs homologues, c’est l’image qu’ils se font de leur incorruptibilité. Padilha apporte ici à Sony une caution sulfureuse ; cinéaste sans concession, il est connu pour son dyptique ultraviolent Tropa de Elite, dans lequel il décrivait le quotidien des milices anti-narcos dans les favelas brésiliennes. Mine de rien, ses films décrivent l’épuration sociale pratiqué par une police politique héritière de la dictature, et une nouvelle bourgeoisie « de gauche » prompte à dénoncer la misère des quartiers pauvres entre deux lignes de coke. Plus loin, Gary Oldman se voit contraint d’ôter toute émotion à la machine, sort réservé in fine au film lui-même. Que dire enfin de la façon dont le corps de James Murphy est méthodiquement démembré par la multinationale, pour n’en garder que la tête et une main ? Difficile de ne pas voir ici une image du traitement infligé par les holdings hollywoodiennes aux cinéastes de la trempe de Padilha. Las, le cinéaste se laisse traîner vers la sortie, en étant néanmoins parvenu à égratigner le système en place (voir la façon dont il se moque des réunions des responsables de l’O.C.P., et de leur peu de considération pour l’art, les tableaux de maîtres et les croûtes y étant interchangeables). Le final de RoboCop est particulièrement amer. Au bonimenteur, speaker télévisuel interprété par Samuel L. Jackson, et qui ouvrait les festivités, reviendra également le dernier mot : représentant d’un ordre nouveau dans lequel tout se vaut, mais où seul compte en définitive son jugement, il indiquera que le système reste en place, et que d’autres machines devraient voir le jour. Padilha ne laisse planer aucun doute sur le pessimisme qui s’est emparé de lui.

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RoboCop, Jose Padilha, avec Joel Kinnaman, Gary Oldman, Michael Keaton, Abbie Cornish, Samuel L. Jackson, Michael K. Williams. 1h57. 

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

1 Comment

  • Répondre juillet 4, 2015

    Julien

    ça c’est ce que j’appelle de la critique ! ça ne cherche pas à juger mais à informer. Alors que je n’avais vu dans le film qu’un bon divertissement à message politique, je découvre grâce à cet article ce qu’il y a derrière les images.

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