Du sang et des larmes, mais pour quelle victoire ?

Du sang et des larmes (Lone Survivor) est le septième long métrage de Peter Berg, cinéaste atypique dans l’industrie hollywoodienne qui, si l’on excepte l’indéfendable Battleship, est parvenu, par moments, à creuser le sillon d’une représentation sociale et politique de l’Amérique marquée par la mélancolie, laissant apparaître les ombres de sa grandeur déchue et l’envers de son décor. Mettant en scène aussi bien les laissés-pour-compte pour qui la gloire est toujours éphémère, et l’avenir toujours déjà à conjuguer au passé dans Friday Night Lights, ou les faux semblants de la politique extérieure américaine, dissimulant un désir sectaire de vengeance sous les dehors d’une volonté de justice (Le Royaume), le réalisateur s’est efforcé de peindre, en mode mineur, le spectre des contradictions de ce pays.

C’est un fait de guerre que le réalisateur a cette fois choisi de relater, l’échec de l’opération Red Wings, durant laquelle les troupes américaines subiront leurs pertes les plus importantes dans la guerre contre les talibans en Afghanistan.  Ainsi, le film va suivre le calvaire de quatre Navy Seals poursuivis dans les montagnes, puis assiégés par une centaine d’ennemis.  Dès le générique, montage documentaire sur l’apprentissage physique sélectif des soldats, le film impose son point de vue : la guerre n’est pas d’abord une affaire politique, c’est essentiellement une épreuve physique à laquelle rien ne nous prépare, jamais.

Les premières minutes du film déplient les figures sémantiques et visuelles diverses de la corporéité : corps presque nus surentraînés, affûtés, prêts au combat, esprit de corps répétés par chacun, corps de l’armée qui se déploie comme un organisme où chacun connaît sa fonction et s’apprête à l’accomplir. Cette formule hagiographique déconcerte, et trouble aussi bien par sa naïveté que par l’idéologie belliqueuse qu’elle semble exprimer. L’impression est même intensifiée dans la mesure où l’ennemi, l’autre, n’est représenté que de manière lapidaire et terriblement caricaturale, sous la forme de talibans barbares qui massacrent arbitrairement.  Tout se passe alors comme si le spectateur allait devoir subir le spectacle d’une exécution sommaire mais inéluctable, tout à la gloire des braves soldats américains. Or, si ce ne fut pas le cas, c’est un fait désormais historique, la mise en scène de Berg accuse progressivement un double mouvement qui vient à la fois gripper la machinerie militaire et rompre l’imagerie qui la porte. D’un côté, en effet, le film prend en charge de montrer la complexité de la situation vécue par les quatre soldats. De l’autre, la mise en scène de l’affrontement le présente comme une rencontre avec l’altérité, rencontre violente de corps qui s’entrechoquent et de métal qui pénètre la chair. Ainsi, le film se construit selon deux temporalités, deux types de montage aussi : le temps de la décision, du dilemme moral, de la peur et du renoncement, et celui de la violence, chaotique, sur-découpée, où les corps glorieux et athlétiques se révèlent seulement matériels, lourds, déchus, transpercés, paralysés. Inexorablement, c’est la figure de la chute qui va prévaloir : corps qui tombent et se fracassent sur le sol, puissance qui découvre son impotence, représentation de l’autre qui se brise sur le réel de l’altérité.

Si de toute évidence le film de Peter Berg puise une part de son inspiration visuelle dans La Chute du faucon noir de Ridley Scott, on peut pourtant invoquer deux autres sources qui donnent davantage sens à Du sang et des larmes, à ses qualités comme à ses limites. En effet, par la prégnance de la dimension physique de la guerre, par l’épuisement du corps mais aussi par sa manière, certes quelque peu candide, de rencontrer le peuple afghan dans sa dernière partie, le film n’est pas sans évoquer La Bête de guerre (The Beast) de Kevin Reynolds. Mais de manière plus ambiguë, ce dont témoigne l’embarras que peut produire le générique de fin, véritable héroïsation des soldats réellement morts au combat sur fond de clichés et d’une reprise coupable du Heroes de David Bowie, l’influence prédominante du film n’est autre que John Milius, scénariste (Apocalypse Now) et metteur en scène (Big Wednesday, Le Lion et le vent, L’Aube Rouge), apologiste équivoque de la volonté, de la confrontation à la nature et de la guerre comme mise à l’épreuve de la grandeur morale des hommes.

Dès lors, au regard de la fin du film, le maelström de plans, l’intensité de la bataille, malgré la bonne volonté du réalisateur et une visible virtuosité (à laquelle participe pleinement la musique d’Explosions In The Sky), laisse le sentiment pénible d’une hypertrophie visuelle qui dissimule au spectateur les enjeux de la guerre sous ses atrocités, et qui se complaît quelque peu à diviniser des hommes qui n’ont fait que tenter de survivre en en tuant d’autres.

Si le cinéma, comme l’univers, est une machine à fabriquer des dieux, gageons que le culte qui inspire Du sang et des larmes, s’il ne manque pas d’être étourdissant et viscéral, institue maladroitement en icônes des hommes qui n’en méritaient pas tant.

Du sang et des larmes, Peter Berg, avec Mark Wahlberg, Taylor Kitsch, Emile Hirsch, Etats-unis, 2h01.

Prof de philo (bis). Le reste c’est du cinéma…

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