[L’image de l’année] L’odyssée d’un tueur fou

A Hollywood, on l’aurait appelé John Doe, monsieur tout-le-monde. Sur internet, la photo est détournée et, dans l’esprit Lulz, l’homme se voit tour à tour assimilé à François Hollande et Jean-Luc Delarue. Sujet de raillerie, l’individu est pourtant dangereux. Peu avant cette photo, il avait décidé de tuer à Libération. Dans cette société orwellienne, il est visiblement facile de semer la panique en étant lourdement armé. 1994, les RG font remonter auprès du ministère de l’intérieur l’ambiance électrique qui règne. Le ministre donne alors toute latitude à ses hommes pour éviter l’embrasement. Des RG infiltrés dans le milieu «toto» vont créer les conditions d’un passage à l’acte isolé. Doe fera l’intermédiaire. La suite, on la connaît, Audry Maupin, avant de mourir, tue trois policiers, et Florence Rey est arrêté. Doe, l’outil des RG, est condamné à 10 ans pour recel. On évoque alors Tueurs Nés. Si on a aujourd’hui oublié les faits, en 95, la tuerie allait refroidir les milieux militants quand éclaterait la seule grève générale depuis mai 68. Doe sort de prison bourré de médocs et, en 2013, passe à l’acte. L’homme étant loin d’avoir une gueule d’arabe, les médias refuseront dès lors d’évoquer la piste du terrorisme, pour désigner la folie et, avec elle, la négation de la souffrance occasionnée par la violence d’une société policière, où la logique économique conduit à des actes terribles. Une nouvelle fois, un crime paralyse un hypothétique sursaut citoyen : ici, aucune manipulation, juste les conséquences d’un laisser-faire. Un tel fait divers, relayé par les réseaux sociaux, donnerait en Chine A Touch of Sin. En France, on se mobilise sur twitter pour hurler avec les loups. Face au désespoir, c’est la moquerie, voire la chasse à l’homme, que l’on pratique. A l’image de M. Le Maudit, la meute poursuit le monstre en appelant de ses vœux un nouvel ordre. Ce jour-là, ce n’était pas Abdelhakim Dekhar qui tenait le fusil, mais notre lâcheté.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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