Albator, Corsaire de l’Espace

Nos notes

Difficile à croire aujourd’hui, mais il y a moins de trente ans, la culture dessinée japonaise devait, en France, faire face à une levée de bouclier réactionnaire et raciste. Les associations catholiques multiplient aujourd’hui les actions contre l’art et le théâtre contemporains, et tentent d’interdire la diffusion de films sensibles dans le circuit scolaire. Hier, elles travaillaient à l’interdiction de la diffusion de dessins animés à destination du jeune public et, de façon plus générale, résumaient la chose à l’ultra-violence et à la pornographie. Une diversité de genres et de supports utilisant le dessin se voyaient cantonnés à l’appellation de « manga ». Depuis le début des années 90, le travail d’éditeurs et de distributeurs moins obtus a permis de changer la donne. Si l’on peut aujourd’hui profiter des chefs-d’oeuvres de cette culture, c’est aussi grâce à une nouvelle génération qui, malgré les remontrances des traditionalistes, a continué à défendre les dessins animés de son enfance. Les geeks, puisqu’il faut les nommer, n’ont pas seulement révolutionné notre approche de l’informatique en la rendant plus accessible et plus ludique, ils n’ont pas seulement endossé un rôle de passeurs entre la pop d’hier et celle d’aujourd’hui, ni rendu plus retors le capitalisme en utilisant les armes de la finance, ils ont aussi permis de faire comprendre à l’industrie de la culture que ce que l’on donnait à voir aux gosses occidentaux était bien plus vaste et passionnant que les séries remontées et censurées qu’elle diffusait.

Ainsi la série Albator s’inscrivait-elle dans un univers passionnant, puisant ses références dans la culture occidentale autant qu’asiatique. A l’instar d’Heidi, de Lupin (tous deux étant chapeautés par Hayaho Miyazaki) ou de Lamu (Mamoru Oshii), la série était l’oeuvre d’un maître , Leiji Matsumoto. Il aura pourtant fallu du temps à l’auteur pour voir l’ensemble de son œuvre parvenir jusqu’à nous dans de bonnes conditions. Sans doute faut-il voir là une certaine incompréhension face à un auteur ayant choisi de développer un monde cohérent, faisant intervenir des personnages récurrents dans des œuvres s’affichant pourtant comme singulières. Plutôt que de s’essayer à différents genres, Matsumoto s’est cantonné au space opera. Toujours est-il que, dans nos contrées, il aura fallu attendre l’immense succès de son œuvre co-réalisée avec Daft Punk pour lui conférer une importance méritée auprès du grand public. On peut s’interroger sur le temps qui sépare la distribution en France d’Albator 84 de celle d’Albator, Corsaire de l’Espace. D’autant plus que parmi les différents films réalisés jusque là, l’un était signé Rintaro. Néanmoins, l’attente joue en faveur du film, qui bénéficie de l’aura de Matsumoto et peut jouer sur le soutien des adolescents autant que de leurs parents. Dans un premier temps, du moins : atout probable et non négligeable dans les premiers jours de la diffusion, elle peut aussi s’avérer un problème, ce nouvel opus pêchant par son manque d’ambition artistique.

Réduire la richesse d’une œuvre à un affrontement binaire entre gentils et méchants, passe encore, mais en voulant « moderniser » le design des personnages et adopter l’animation numérique (en vue sans doute de séduire les nouvelles générations), le film perd toute magie. On ne peut dès lors que regretter l’influence du shonen de gare et des boys bands nippons. Offrir un Albator next gen n’est pas en soi un problème, il est par contre un peu plus gênant de constater qu’une fois encore, l’animé a été remonté pour satisfaire le public occidental. Devons-nous en déduire que le montage à la tronçonneuse auquel on assiste est le résultat de coupe à la louche, ou faut-il accabler le je-m’en-foutisme du réalisateur ? Toujours est-il que le film, brouillon en définitive, s’avère d’un mortel ennui. Sans doute influencé par les blockbusters américains, l’ensemble baigne dans une musique insupportable. Que dire encore des clins d’oeil insistants des animateurs à l’aspect sexuel des vaisseaux, fortement inspirés par les œuvres perverses de H.G. Giger ? Reste un très beau plan, sorti tout droit d’Avatar, et qui voit l’élégante extraterrestre Mimée étalée de tout son corps sur la tuyauterie du vaisseau, espionnant avec bienveillance le jeune héros, Logan, menaçant de son arme Albator.

Albator, Corsaire de l’Espace, Shinji Aramaki, avec Shun Oguri, Haruma Miura, Yû Aoi, Japon, 1h50.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

1 Comment

  • Répondre décembre 26, 2013

    Khamsou

    Merci pour la critique, qui me conforte dans le fait que je ne pourrai pas le voir étant donné qu’il n’est pas diffusé en VO près de chez moi…

    Par contre, en cherchant des informations sur H.G. Giger, curieux de voir à ce à quoi ça ressemblait, j’ai tout d’abord constaté qu’on écrivait H.R. Giger. Peut-être une confusion avec H.G. Wells ? :o)

    Big-up pour la référence à Heidi aussi (et c’est Hayao 😡 ).

Leave a Reply