Carrie : la vengeance, un film déréglé

Nos notes

Carrie est l’histoire d’un naufrage. Hollywood n’est pas tendre avec la gent féminine ; de tout temps, les starlettes ont été le jouet des producteurs et des stars confirmées, les plus fragiles finissant parfois junkies, alcooliques ou suicidées, quand d’autres se faisaient violer ou assassiner. Hollywood n’est pas un univers particulièrement plus accueillant pour les réalisatrices – certes moins exposées que les actrices –, elles n’en demeurent pas moins méprisées. Pour une Kathryn Bigelow, combien de Kimberly Pierce ? En 1999, elle avait attiré à elle les sunlights avec Boys Don’t Cry, dans lequel elle fixait l’objectif de sa caméra sur les violences que subissent les transsexuels et les homos. Depuis, plus rien. Un épisode de The L Word et un film de guerre (passé inaperçu) plus tard, elle revient dans un genre où on ne l’attendait pas : le film d’horreur. Mais on sent que pour l’auteur, fragilisée par les difficultés rencontrées au cours de sa carrière, ce come-back est l’opération de la dernière chance. Accepter le remake d’un film aussi « culte » que celui de Brian de Palma ressemble à un suicide.

Ce qui frappe ici, c’est l’angoisse perceptible de la cinéaste face à son sujet, ainsi qu’à un cinéma en pleine mutation, et le sentiment inconscient que ce film est peut-être son dernier. En toute logique, le film n’épouvante que sa génitrice. Voulant à tout prix séduire son public, les adolescents, Pierce multiplie les pistes. D’abord, celle de l’ambiguïté sexuelle (de la mère comme de Susan), face à notre société rétrograde (refuser de filmer les lycéennes nues sous la douche, pour les affubler de maillots de bain une pièce, est un signe qui ne trompe pas) qui aurait renoué avec les thèmes développés dans Boys Don’t Cry. Ensuite, la piste d’une critique violente de l’utilisation des images par une génération qui, en la matière, n’a connu aucune éducation : l’image est dans Carrie un moyen de séduction, mais surtout d’humiliation ; il ne suffit plus de procéder localement, au sein d’un groupe restreint, il faut désormais donner à cette humiliation un sens planétaire, une dimension mondialisée. Pierce aurait pu rebondir sur des faits bien réels, survenus aux quatre coins du monde : le harcèlement d’une jeune adolescente dont l’image est reproduite sur les réseaux sociaux, jusqu’au suicide de la victime. La violence des rapports humains, qui nourrit l’œuvre de Stephen King, aurait pu prendre ici un chemin pertinent. Mais la la piste en question n’est qu’énoncée.

Que dire encore de l’apparente bonne idée de se cantonner à une unité d’espace – ou presque –, celle du gymnase en l’occurrence ? Au lieu d’accoucher d’un film épuré, le choix renvoie hélas aux sitcoms, dont la cinéaste semble ne pas vouloir se moquer. Que dire enfin du curieux virage emprunté par le récit en bout de course, faisant basculer Carrie dans le film de super-héros, lorsque la jeune fille découvre ses pouvoirs à la manière de Peter Parker ? Une voie, qui, comme les autres, ne fonctionne pas, ou si peu : est-ce une idée de la cinéaste ou du département maquillage ? Toujours est-il que la scène du seau est ici l’opportunité pour Carrie de revêtir son costume de super-héroïne. On était, tout au long du film, un peu navré de voir Chloë Moretz se ridiculiser dans un rôle qu’elle ne parvenait pas à incarner. Or, une fois celle-ci vêtue de son masque de sang, son charisme naturel fait son effet. Il est regrettable que Kimberly Pierce n’ait pas eu, visiblement, la même rage sur le plateau, et qu’elle se soit laissée intimider par le travail de Brian De Palma, dont elle singe plus d’une scène, sans son talent de mise en scène, ni sa maîtrise du montage.

Carrie, la vengeance, Kimberly Pierce, avec  Chloë Grace Moretz, Julianne Moore, Judi Greer, États-Unis, 1h40.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

4 Comments

  • Répondre décembre 29, 2013

    jsma

    Vous avez raison sur toute la ligne: Carrie la vengeance est le film de quelqu’un qui a peur (du film de De Palma, de la sexualité des ados, de la nudité dans les vestiaires). Sur mon blog (alphaville60), je me suis amusé à comparer la pâle copie de Kimberly Peirce à la version sublime de De Palma et au livre de King. J’espère, comme vous, que ce film sera son dernier pour le cinéma. Elle peut désormais travailler pour Disney Chanel.

  • Répondre décembre 11, 2013

    Le Veilleur

    C’est pas le remake d’un film culte, c’est une nouvelle adaptation du roman de King, cordialement.

    • Répondre décembre 13, 2013

      GAEL

      Au vu du nombre de plans pompés sur le film de Brian de Palma, permettez moi de confirmer qu’il s’agit plus d’une adaptation du film que du livre.

  • […] on ajoute à cela une nuit Stephen King (Christine, Creepshow, Simetierre et Carrie nouvelle version), des films cultes à voir (ou revoir) en salle obscure (Re Animator ou Perfect […]

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