Top of the Lake : La nouvelle réussite de Jane Campion

Contrairement à Martin Scorsese ou David Fincher, dont l’association à une série relevait plus d’une accroche marketing, Top of the Lake mérite l’appellation « la série de Jane Campion ». La réalisatrice (La Leçon de piano, Bright Star) revient donc avec une série TV, avec les qualités qu’on lui connait au cinéma, et l’avantage que cela dure plus longtemps qu’un film.

En visite chez sa mère malade, l’inspectrice Robin Griffin (Elisabeth Moss) spécialiste des agressions sexuelles est sollicitée par les autorités locales de Laketop pour aider Tiu (Jacqueline Joe) âgée de 12 ans. Voyant la collégienne immergée dans le lac, une professeure la ramène au collège, où l’infirmière découvre qu’elle est enceinte, de 5 mois après échographie. Après avoir été reconduite chez son père, Matt Mitcham (Peter Mullan), qui ignorait tout, Tiu se rend dans une communauté – nouvellement installée sur les terres de « Paradise » au bord du lac -, regroupant des femmes en quête de reconstruction, guidée par leur gourou GJ (Holly Hunter). Le lendemain matin, Tiu est introuvable. A l’enquête sur les causes de la grossesse de Tiu, s’ajoute celle sur sa disparition.

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Top of the Lake est une série de 6 épisodes d’une heure chacun, co-écrite par Gerard Lee et Jane Campion, conçue « comme un roman dont chaque épisode serait un chapitre » (une nouvelle saison n’est pas envisagée). Elle réalise les épisodes 1, 4 et 5 ; les autres étant laissés au soin de Garth Davis, qui se hisse au niveau de sa collègue, assurant ainsi une parfaite fluidité entre leurs mises en scène. Cette série prend son temps pour esquisser les différents personnages et place finalement l’enquête policière au second plan. Jane Campion peint comme à son habitude des portraits de femmes blessées, de générations différentes : l’adolescente enceinte qui n’hésite pas à pointer une carabine pour se défendre, la femme flic devant sans cesse faire ses preuves, la femme mûre androgyne gourou (ressemblant à la réalisatrice) se définissant comme n’étant plus en vie suite à ses traumatismes, un zombie.

Même si les hommes font preuve d’un sexisme qui atteint son apogée dans l’horreur, cette série ne se résume pas à un rapport femmes blessées féministes / hommes machistes tout puissants. Les femmes ne sont pas plus tendres entre elles, comme en témoignent les phrases cinglantes de la mère de Robin à son égard, ou celles de GJ à sa communauté, et les soutiens les plus précieux pour Robin et Tiu viendront de leurs amis respectifs, Johnno (Thomas M. Wright) et le mutique Jamie (Luke Buchanan). Top of the Lake décrit une ville enfermée sur elle-même, où Matt Mitcham règne en maître intouchable. Tout élément étranger y pénétrant engendre une méfiance, que ce soit cette communauté extravagante sur Paradise, terres appartenant à Matt, ou l’enquêtrice. Robin est en effet la seule à vouloir identifier le géniteur de l’enfant de Tiu : la mort d’un suspect convient aussi bien à la famille de Tiu qu’à la police, sans que la vérification formelle de son implication dans la grossesse soit même évoquée. Chaque question de Robin peut mettre en péril la tranquillité des habitants, qui ont pris l’habitude de régler leurs différends entre eux et de s’accommoder d’autres arrangements illégaux au vu de la police silencieuse, dirigée par Al Parker (David Wenham). Un climat de suspicion, de tension plane sur toute la série.

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En plus de toute intrusion malvenue, l’autre thème exacerbant cette atmosphère oppressante est la lutte des personnages face à l’histoire de cette ville. Comment envisager un avenir, et même un présent, sans qu’il soit fardé du passé de cette ville si toxique ? En enquêtant dans sa ville natale, Robin est confrontée à ses anciennes blessures, continuellement ravivées, même aggravées par de nouveaux éléments. Le fil conducteur de la série devient son hypnotisante descente aux enfers, jusqu’à ne plus se reconnaître elle-même. Matt, aussi puissant soit-il, reste sous l’influence funeste de sa mère dès qu’il se recueille sur sa tombe. Par cette grossesse inexplicable, sa fille Tiu est évidemment une victime de cette ville, comme finalement d’autres adolescents morts dans des circonstances troubles. En s’installant sur l’île de l’autre côté du lac le temps d’une journée, les camarades de Tiu créent un nouveau monde, agréable, très poétique. S’éloigner de cette ville est salvateur. L’autre source d’espoir vient de GJ : tout le monde vient s’enquérir de ses conseils. Elle apporte une bouffée d’humour et d’air frais aux spectateurs. Malgré ces grands espaces ouverts magnifiques de la Nouvelle-Zélande (Paradise, le lac, les montagnes, les forêts), la réalisation rend cette nature étouffante, ambivalente comme chaque personnage : si le traverser est bénéfique pour la jeunesse, ce lac est néanmoins associé à l’avortement, l’intimidation, la mort, et même à une légende.

Malgré les fausses pistes lancées, le dénouement des différentes intrigues est facilement prévisible, alors que d’autres restent en suspens. Cela ne gâche en rien l’intérêt de Top of the Lake, puisque le cheminement des personnages prévaut. Elisabeth Moss (Peggy Olson dans Mad Men), tiraillée entre son passé et son enquête (rappelant Jodie Foster et son rôle de l’agent Starling) ainsi que Peter Mullan (le Joe de My Name Is Joe de Ken Loach) en leader charismatique de la ville, capable d’un inquiétant amour envers sa fille, sont impeccables. Notons que cette série australo-américano-britanique a été conçue en 6 épisodes, et que les Américains ont préféré une diffusion sur 7 épisodes, massacrant ainsi les cliffhangers. ARTE programmera 2 soirées de 3 épisodes chacune. Qu’ils en soient remerciés.

Top of the Lake. Série créée par Jane Campion et Gerard Lee. Avec Elisabeth Moss, Peter Mullan, David Wenham, Holly Hunter, Jacqueline Joe, Thomas M. Wright, Luke Buchanan. Australie/Royaume-Uni/USA, 2013. 6 x 60 minutes.

Diffusion sur ARTE les 7  et 14 novembre 2013.

Personne connue pour être associée au pole dance, aux mojitos, aux banoffees, aux films hongrois sous-titrés en tchèque, mais pas que, du moins elle l’espère.
Reconnait des plans de films qu’elle n’a pas vus. Même elle ne comprend pas cette compétence, mais ça lui permet de prendre la main qu’elle laisse aussitôt parmi ce groupe d’amis qui ne se connaissent pas. Ça lui suffit pour sourire.

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