Quai d’Orsay, si juvabien c’est juvamine !

Nos notes

Cinéaste inégal, tenté trop souvent à la ville comme à l’écran par la polémique pour le plaisir du geste, Bertrand Tavernier est avec Scorsese et Tarantino l’un des fantastiques conteurs de l’histoire du cinéma. Conséquence logique : même dans ses films les plus anodins, on trouve une idée de cinéma. Aussi à l’aise dans le drame que dans le film à thèse, il n’a cependant jamais réussi à faire son nid dans la comédie. C’est chose faite, et là où on ne l’attendait pas : par le biais de l’adaptation d’une bande dessinée. Après un drame sublime dans le bayou (Dans la brume électrique, avec Tommy Lee Jones) et un très honnête film d’époque (La Princesse de Montpensier), Tavernier tente de changer la case en plan. Paysage dévasté du cinéma français, l’adaptation des bandes dessinées est toujours dans notre contrée l’occasion de plaquer paresseusement l’art dessiné sur grand écran. Ce faisant tous ces films sont des trahisons réactionnaires des œuvres originales, dont le but non dissimulé est d’occuper la lucarne entre deux publicités. La logique de la case, seul Alain Resnais semblait ici la connaître. On pouvait donc a priori s’inquiéter de l’aventure tentée par Tavernier.

Certes, le cinéaste n’évite pas quelques maladresses, des tentatives ratées de transposition de case en plan et surtout une direction d’acteurs parfois hésitante (Raphaël Personnaz, qui collabore une nouvelle fois avec le réalisateur), mais l’essentiel est là. Quai d’Orsay est une intelligente adaptation de l’œuvre de Blain. Souvent, Tavernier trouve le moyen de garder ce qui faisait l’intérêt de l’œuvre dessinée : la vitesse. Ici, c’est en accélérant le rythme des scènes, et par un montage sec et souvent elliptique, que le réalisateur se montre fidèle à l’idée. Mais il n’en reste pas là : on peut voir en effet Quai d’Orsay comme une relecture comique d’un de ses films les plus percutants, L627. En 21 ans, le service public ne s’est pas arrangé et, jusqu’aux plus hauts niveaux de l’état, l’administration est plongée dans un relatif chaos. Quai d’Orsay n’est pas un réquisitoire, ni une étude du pouvoir, mais une comédie sur le travail de groupe, plus précisément sur les hommes de l’ombre de l’administration du ministère des affaires étrangères. L’air de rien, Tavernier offre ici un vibrant hommage aux idées de république et d’état-nation. Si Quai d’Orsay est un film politique, c’est donc dans ce sens-là ; à l’heure où l’on confond l’exercice de la politique et la communication, le cinéaste met en lumière ceux qui, justement, n’apparaissent jamais à la télévision. Ces gens-là, nous dit-il, font le ciment de la république. Plus étonnant : on le surprend, homme de gauche, à admirer celui qui fut le modèle de Blain et Baudry, l’homme de droite Dominique de Villepin.

Si tout se concentre autour de la rédaction du très beau discours du ministre à l’ONU, lorsque la France refusa de suivre les États-Unis dans la direction néo-conservatrice d’une guerre préventive contre l’Irak, Quai d’Orsay, en creux, en dit beaucoup sur ce que ce sont devenues la politique et le visage d’un pays qui, le temps d’une présidence, celle du sinistre Nicolas Sarkozy, est passé du symbole de la résistance à l’hégémonie américaine à celui d’un pays violemment Atlantiste. Un virage néolibéral que l’actuel gouvernement, à l’image pourtant éloignée de l’ancienne présidence, poursuit avec une certaine couardise. On est également peu étonné, après la vision du film, de constater le peu d’échos que rencontre la voix de la France au Moyen-Orient : comment pourrait-il en être autrement, lorsqu’on coince le spécialiste de la région dans un placard ? C’est donc une certaine amertume qui pointe derrière la comédie. Une dernière réflexion, à propos de Thierry Lhermitte qui, belle idée de casting, ne cherche en rien la ressemblance physique avec l’homme public, si ce n’est dans une certaine idée du « vieux beau » ; inspiré par son modèle, l’acteur réussit une interprétation que d’aucuns pourront trouver fatigante, mais qui reste pourtant en phase avec le personnage de la bande dessinée. Il est vrai que la magie de cette dernière est de nous permettre de moduler nous-mêmes les sons des voix, chose que le cinéma ne pourra jamais retranscrire – et c’est tant mieux.

Quai d’Orsay, Bertrand Tavernier, avec Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz, Niels Arestrup, France, 1h53.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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