Nos héros sont morts ce soir, de David Perrault : les chairs à vif – Semaine de la critique

Simon est catcheur.  Sur le ring, il est « le spectre », adulé par les spectateurs. Il propose à son ami Victor, légionnaire tout juste sorti de l’enfer de la guerre d’Algérie, de devenir « l’équarrisseur de Belleville », un lutteur à la cagoule noire bien embarrassante pour cet homme qui ne veut plus jouer les méchants. Afin de délester Victor du mauvais rôle, Simon accepte d’intervertir leurs identités. Mais leur patron n’appréciera que moyennement ce petit arrangement.

Premier long métrage de David Perrault, déjà réalisateur de trois courts métrages, Nos héros sont morts ce soir nous plonge dans les méandres de la psyché de Victor et Simon, dont on pourrait croire un moment qu’ils sont une seule et même personne. Doubles troubles, nos deux héros aux chairs pleines et massives avancent masqués dans des années 60 pas bien amusantes, coincées entre l’horreur de la guerre d’Algérie et la préparation d’une révolte qui libérera les esprits et les corps. David Perrault livre ici une œuvre de cinéphile, pétrie de références – qui parfois malheureusement étouffent le propos – aux films français et américains des années 50, mais évite habilement la reconstitution ripolinée d’un passé qu’il n’a pas connu.

Dans cet environnement pas très optimiste, Victor, personnage borderline, se livre à une lutte acharnée contre son esprit, embarrassé par un masque qui lui colle sacrément à la peau et des souvenirs qui le hantent. C’est dans sa dimension onirique que le film de David Perrault offre ses plus belles variations, rythmées par cette phrase de Gérard de Nerval que scande Jeannette, un des personnages féminins, « ne pas offenser les divinités des songes ». Le vers résume toute l’intention d’un film aux percées mystiques, enveloppé par les accords de grandes orgues, qui fait du rêve un objet tout à la fois profane, dont Victor parle sans tabou, et sacré comme si on ne pouvait jamais vraiment interroger ses significations et ses bizarreries. L’inquiétante étrangeté qui caractérise Victor – interprété par un bouleversant Denis Ménochet – gagne progressivement le film, à l’image de cette scène dans laquelle un personnage prend pour animal de compagnie un crabe prénommé Philippe. Pendant ce temps, Simon, qui a accepté d’endosser le mauvais rôle, se fait garde-fou, dernier rempart contre lequel Victor vient se lover pour ne pas perdre complètement la raison. La relation qui lie ces deux-là prend une forme peu banale, pas complètement fraternelle et pas tout à fait amoureuse non plus. Les combats qu’ils se livrent apparaissent alors comme ce qui les maintient in extremis les pieds sur terre. Ces corps lourds tentent une dernière fois de s’accrocher à la vie, en s’abandonnant à une lutte feinte et sans autre enjeu que de tromper l’ennui de ses spectateurs.

Le film souffre d’un défaut important : celui de ne pas faire de choix, tant dans le récit que dans la multitude des références empruntées. Mais on peut justement y voir une tentative intéressante de restituer le foisonnement de l’inconscient, territoire inconnu dont seul le songe permet d’entrevoir des fragments.

Nos héros sont morts ce soir, David Perrault, avec Denis Ménochet, Jean-Pierre Martins, Philippe Nahon, France, 1h34.

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