Deep End, l’adolescence au fond de la piscine

Couleurs pop, visages juvéniles, atmosphère éthérée : Deep End présente tous les motifs d’un film sur l’adolescence. Mais il ne saurait pour autant se ranger dans la rubrique forcément réductrice des teen movies. C’est une œuvre à la beauté plastique harassante et à l’humour tragicomique, qui est aussi le reflet d’une époque. C’est le testament du Swinging London, quand l’utopie de l’émancipation des mœurs montre sa face cachée, propice à toutes les dérives. Un peu comme l’adolescence finalement, cette période charnière tellement excitante et si profondément angoissante.

L’adolescence s’incarne ici dans la figure de Mike (John Moulder-Brown), jeune garçon à peine pubère qui fera l’expérience du désir dans une institution de bains-douches où il vient d’être embauché. C’est là qu’il rencontre Sue, de quelques années son aînée (sublime Jane Asher, immortalisée par la caméra de Skolimowski dans son imperméable jaune criard), qui cristallise rapidement son éveil au désir. Car le sexe est omniprésent dans Deep End : dans l’atmosphère érotisée des bains, où la caméra s’attarde sur les corps dénudés ; dans les peep-shows et les cinémas du Londres des années 60 ; dans les conversations au ton quasi rohmérien entre Mike et Sue, cette dernière semblant surtout s’amuser de son potentiel de séduction sur le jeune homme. Le tout capté dans des plans somptueux et parfaitement composés, où l’influence de la peinture est flagrante.

Mais d’une fixette adolescente en apparence anodine, Mike va développer une obsession, subtilement dévoilée par la mise en scène de Skolimowski. Certains signes viennent rompre de manière insidieuse le rythme fluide et régulier des premiers plans : l’insistance sur des détails a priori insignifiants (la focalisation sur les baskets blanches de Mike, révélant ainsi son embarras), la répétition des situations (avec cette séquence insensée des hot dogs), les mouvements de caméra circulaires et vertigineux dans un peep-show, et la tension provoquée par la quête du diamant dans la neige (idée géniale), saisie en plans rapprochés. La légèreté laisse ainsi la place au malaise.

La force du film, au-delà de la beauté de ses images, vient essentiellement de son caractère anti-programmatique. Impossible de prévoir à l’avance l’évolution d’une situation, d’un dialogue, d’un plan ou d’un mouvement de caméra. Comme si Skolimowski voulait coller au plus proche des émois adolescents et, plus généralement, des aléas de l’existence, dans tout ce qu’ils ont d’absurde. La fin n’en est que plus tragique, empreinte d’une touche surréaliste qui ajoute à ce film charnel et coloré une dimension universelle et intemporelle.

Deep End, Jerzy Skolimosvski, avec Jane Asher, John Moulder-Brown, Karl Michael Vogler, Grande-Bretagne / Allemagne de l’Ouest (1971), 1h30.

Cinéphile éclectique, surtout quand il s’agit de cinéma américain (voire anglo-saxon à la limite).

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