[DVD] The Grandmaster, un sublime malentendu

Dans vingt ans, les archéologues du sensible analyseront les mutations de l’image, où la beauté a migré et élu domicile*. Bien qu’il scintille d’une beauté millénaire, The Grandmaster souffre d’un malentendu, d’une mésentente. Ainsi, telle une légende façonnée par les distributeurs, il n’est en rien réductible à un biopic d’Ip Man, comme l’annonçait cet étrange trailer semblant vanter un direct-to-video pour un public de niche .

Oublions cela. On remerciera plutôt Wild Side d’avoir financé, à partir d’un bout de post-it, cette ode à la démesure, fresque et vaste sampling du détail cachant ses moindres secrets dans les collures. Il suffit de voir dans ce clip autonome, scène du film dénuée de combats, à quel point chaque instant, chaque tracé de la caméra font sourdre une poésie suspensive.

Dans The Grandmaster, les fictions naissent dans le dos des personnages. En témoigne cet enchâssement de plans, c’est dans la collure qui fait office de raccord entre passé et présent, qu’apparaît, plan quasi imperceptible du dos, le jeune Ip Man. L’émotion naît tout autant de flocons mouvants que d’un visage fixe. Cet art de l’espace et du temps ne résulte pas tant d’un scénario, qui n’a aucune équivalence au cinéma cette année, ni d’une photogénie des visages, mais d’un montage éthéré qui confère consistance et glaise au temps. Improbable synergie : l’émotion qui survient trouve son origine au dos des images. Magie de la frise et du palimpseste, qui voit se déployer le continuum paisible des destins contrariés.

Madeleine pour cinéphiles détraqués, ou sésame pour ceux qui lui vouent un amour illimité, The Grandmaster se donne tout entier, puis se dérobe. Le panégyrique final, tombeau visuel où déambulent différents spectres du cinéma maniériste, offre à ce titre la plus troublante des étreintes.

* : La légende est rapportée par Nicole Brenez dans une émission Court-circuit d’ARTE, je la colporte à mon tour. 

The Grandmaster, Wong Kar Wai, avec Tony Leung, Zhang Ziyi, Chang Chen, Chine, 2h02, DVD Wild Side.

Cousin lointain de Christophe Lambert. Aime Rosetta, Caroline Proust, la 3-D et les fondus enchaînés. S’enivre de films noirs. Devient tout vert quand on lui parle de Lars von Trier. Chasseur de têtes, rayon critique, fétichiste du texte, surtout ceux des autres.

1 Comment

  • Répondre septembre 18, 2013

    chercheurfou

    Positif dans l’ensemble, mais le film hésite beaucoup entre le film d’arts martiaux / action, et le film historique, sans vraiment se trouver.
    Le réalisateur exagéra certaines scènes que ça en devient parodique (Le méchant, très méchant, qui atomise, à mains nus, une bonne vingtaine de combattants armés de sabres, sans aucune égratignure…)
    si bien que les parodie du film ont du mal à surenchérir (par exemple: http://www.youtube.com/watch?v=IEnLVE9IA3g )

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