Chasser le naturel, « Vic et Flo ont vu un ours » de Denis Côté

Où placer le curseur de la radicalité ? C’est la question que pose Denis Côté dans Vic et Flo ont vu un ours. Depuis Curling, son précédent long métrage de fiction, la narration rattrape le formaliste et la rencontre ne se fait pas sans heurts.

Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Denis Côté distingue ses films vivants, radicaux, formalistes (Carcasse, Bestiaire), qui laissent toute la place au spectateur, de ses films morts, narratifs, bouclés sur eux-mêmes, comme Vic et Flo. Mais bien entendu, les choses ne peuvent être aussi simples, même dans le cas d’un réalisateur intello à formules chocs. Car si jamais la narration – fut-elle ténue – n’abandonne les projets conceptuels, la forme, et chez Côté autant dire la beauté, trouve toute sa place dans l’histoire de ces deux ex-détenues qui cherchent à reprendre pied hors d’une société qu’elles méprisent. Et des lumières à la composition du cadre (superbe travail du directeur photo Ian Lagarde) ou à la mise en scène, le travail proprement cinématographique se doit d’être époustouflant pour tenir ensemble ce drame psychologique teinté d’absurde et de surréalisme qui flirte sans vergogne avec la série B. De détournements en basculements sur le genre, le trajet du spectateur, dans Vic et Flo, n’est pas de tout repos. Mais la monstruosité du film déroute moins qu’elle ne réjouit. A force de mal raconter les histoires, Denis Côté les raconte d’une façon unique et c’est avec autant de délice que d’inquiétude qu’on l’observe torturer Romane Bohringer et Pierrette Robitaille, recluses dans leur cabane au Canada. Car à la narration distanciée s’opposent deux personnages d’une extrême force dont l’interprétation ne s’embarrasse pas de filtres.

La grande vérité de Curling et Vic et Flo à propos des marginaux, personnages de prédilection du réalisateur, c’est de ne jamais tomber dans le mythe. Pas d’indie cute chez Côté, mais des personnages à côté de la plaque ou franchement misanthropes, qui se mettent à la merci de l’animalité dans l’homme en s’écartant de la société. Ainsi le père dans Curling qui pour protéger sa fille des dérives de la société d’aujourd’hui, la condamne à la solitude. Ainsi Vic qui refuse de vivre dans la société des hommes et en paiera le prix. Un geste radical, en somme, dont le réalisateur, dans une perspective plus pragmatique qu’héroïque, démontre toutes les limites.

Vic et Flo ont vu un ours, Denis Côté, avec Pierrette Robitaille, Romane Bohringer, Marc-André Grondin, Canada, 1h35.

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