Grand Central : l’amour à l’âge atomique

Nos notes

Fraîchement embauché dans une centrale nucléaire, pour y effectuer, contre un salaire de misère, des tâches ingrates et périlleuses, Gary (Tahar Rahim) se découvre une famille en intégrant la petite communauté de ses ouvriers. Mais il tombe bientôt amoureux de la belle Karole (Léa Seydoux), fiancée à l’un de ses collègues…

Si Grand Central – deuxième long métrage de Rebecca Zlotowski, après le prometteur Belle Épine en 2010 – étonne à ce point, c’est qu’au-delà de l’ombre tutélaire de Pialat, qui n’en finit décidément plus de planer sur le cinéma français (elle est plus sensible encore dans La Vie d’Adèle, en salles le 9 octobre, et où Léa Seydoux fait aussi des merveilles), il se revendique d’une tradition éteinte, celle d’un certain cinéma des années 30 (il y a notamment, dans la façon qu’a Zlotowski de filmer les scènes de groupe, la promiscuité virile des besogneux de l’atome, quelque chose du Duvivier de La Belle Équipe).

Des motards à blousons noirs de Belle Épine aux ouvriers à la dure de Grand Central, Zlotowski investit donc des territoires d’ordinaires peu fréquentés dans l’hexagone, recycle, fantasme et fétichise des motifs hors d’âge – à cette réserve près qu’ici, le procédé se trouve subtilement réassorti : mademoiselle aussi, désormais, porte le marcel.

Grand Central se distingue également par le rapport qu’il entretient au travail. Lorsqu’il n’est pas simplement éludé, son évocation dans le cinéma français se borne le plus souvent à la question de l’exploitation salariale. Étrange approche, qui consiste à victimiser ses personnages, sans jamais consentir à les héroïser. Or, c’est bien la qualité première de Grand Central que de s’attacher au travail en tant que tel, à ses gestes et protocoles (conditions d’embauche, normes de sécurité, déroulé des missions) et, surtout, de donner à voir une communauté d’ouvriers, au plus près du réel, certes, mais procédant également d’une forme de mythologie (Ménochet, Gourmet et consorts, filmés en damnés des temps modernes).

L’autre force du film, c’est de tenir sans ciller le parallèle qui le fonde, la montée progressive et collatérale de l’amour et des radiations. Le danger, c’est ainsi, pour les ouvriers, la dose limite d’exposition à ne jamais dépasser (ces derniers l’appellent plus simplement, et presque affectueusement, « la dose »), faute de se voir frappé d’une double sanction, perdre son emploi et mettre sa vie en péril ; et c’est aussi, donc, celle que dispense Karole à Gary (« La vue brouillée, les jambes qui tremblent… c’est ça, la dose », lui confie-t-elle après l’avoir langoureusement embrassé). En assumant sa littéralité, en ne jouant jamais au plus fin, Grand Central touche paradoxalement à quelque chose de très beau : de jour comme de nuit, au sein de la centrale ou dans la campagne environnante, la surchauffe des corps guette, la tension, dans le fond, ne retombe jamais. Parallèle à ce point littéral que le film court le risque d’en rester au stade théorique, de ne pas trouver à s’incarner. C’est heureusement compter sans Rahim (souvent sous-exploité depuis Un prophète) et Seydoux (parfaite une fois encore devant la caméra de Zlotowski), dont le couple crève l’écran.

De Belle Épine à Grand Central, un même souci, donc : frotter un canevas traditionnel (récit initiatique dans le premier cas ; triangle amoureux dans le second) à un imaginaire abrasif et cinégénique (dans Belle Épine, les grosses cylindrées des circuits sauvages de Rungis ; ici, une monumentale centrale nucléaire, ses espaces confinés, que l’on explore vêtus de combinaisons, dans le grésillement des dosimètres : le décor de quasi science-fiction qu’elle instaure).

Tour à tour allusif (où et quand précisément se déroule l’action ? Quelle est au juste la mission des employés ? S’agit-il, comme on croit le deviner, de procéder au déclassement de la centrale ?) et, en quelques détails finement distillés, précis quant au quotidien des ouvriers (des conditions de travail à l’organisation sociale), Grand Central confirme les espoirs placés en Zlotowski.

Célébrer les noces du romanesque et d’un réalisme social qu’à force de misérabilisme blafard, l’on croyait exsangue sous nos latitudes : tel n’est pas le moindre de ses mérites.

Grand Central, Rebecca Zlotowski, avec Tahar Rahim, Léa Seydoux, Olivier Gourmet, Denis Ménochet, France, 1h34.

Verdict ?

3 Comments

  • Répondre septembre 16, 2013

    Moal

    Assez d’accord sur la critique du film mais en ce qui concerne Léa Seydoux je partage le point de vue de Guillaum . Je ne sent chez son personnage aucune altération physique , au travail comme en caravane elle est impeccablement maquillée , jamais fatiguée sauf dans le dernier plan . J’ai trouvé Tahar Rahim un peu toujours en chien battu mais c’est vrais qu’avec Gourmet et Menochet , en face ça envoie du bois !
    . Je le trouve bien plus subtil dans  » Gibraltar  » même si je trouve le film assez petit bras par rapport à l’histoire réelle . Mais bon c’est un autre sujet . La question que je me suis posée c’est est-ce que comme dans le dernier plan de « Un prophète  » Tahar s’en vas tranquillement avec un tas d’emmerdes à ses basques euh hi hi hi !

  • Répondre août 28, 2013

    Guillaum

    J’ai beaucoup aimé le film et je partage votre enthousiasme sauf concernant Léa Seydoux, passé la première scène du baisé j’ai du mal à croire au personnage, sa façon de parler me paraît un peu fausse.

    • Répondre août 30, 2013

      Thomas Fouet

      Ah, je n’ai pas eu cette impression… Quoi qu’il en soit, je trouve qu’elle dégage quelque chose de très rare dans le cinéma français, une présence physique peu commune…

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