Entretien avec Goa et Voto : « A la Fnac, être rangé à côté d’un docu sur Genet et des Plages d’Agnès Varda, c’est fantastique! »

Photo personnelle : Jean Le Bitoux entouré de ses amis, Goa (à droite) et Voto (à gauche).

Dans le cadre de notre cycle « Cinéma et homosexualité », Carine Trenteun a rencontré Goa et Voto, auteurs de deux documentaires : Le Gai Tapant et Histoire(s) d’homos.

J’ai pensé à vous quand on m’a parlé de « l’homosexualité dans le cinéma », et à vos deux documentaires, Le Gai Tapant, Jean Le Bitoux, le « Harvey Milk » français et Histoire(s) d’homos. Pouvez-vous vous présenter et raconter comment est né le projet du Gai Tapant ?

Goa : Nous sommes Voto & Goa, auteurs-réalisateurs-producteurs de films documentaires et de courts-métrages de fiction. Nous nous sommes connus il y a un peu plus de 10 ans dans la presse où j’étais rédactrice en chef et Voto directeur artistique. Quand la presse a commencé à s’écrouler et qu’on ne pouvait plus s’y exprimer librement, on a monté notre boîte de production, Vidéotor Films, dont la particularité est de produire uniquement les films que nous écrivons, afin d’éviter que nos discours ne soient changés à la guise d’un diffuseur ou d’un producteur.

Voto : Nous voulions raconter des parcours et des gens qu’on appréciait, comme Jean Le Bitoux, que j’ai présenté à Goa. A force de passer nos jeudis soirs chez lui, nous avons tous les trois décidé d’élaborer un film qui condenserait son parcours, autant que ses discours incroyables. Il a mené beaucoup de combats, et a souvent été attaqué. Sa vie finissant, il a voulu la raconter, posément. Nous lui avons proposé de travailler à un film ensemble : Le Gai tapant, qui évoquerait ses luttes, qui vont du Sida à la déportation, mais aussi ses nombreuses amitiés, le Gai Pied, les médias. Jean était le fondateur du journal Gai Pied, auquel de grands intellectuels ont participé, dont Michel Foucault, qui avait soufflé deux idées de titres de journal à Jean : Gai Pied et Gai Tapant. Gai Pied est devenu le premier hebdo homosexuel au monde. Jean avait gardé la seconde idée de Foucault et nous a proposé d’appeler notre film commun Le Gai Tapant. C’est donc un titre de Michel Foucault qui accompagne notre premier film. Nous n’en sommes pas peu fiers…

Goa : Nous souhaitons raconter des histoires qui transcendent les sociétés et montrer comment des gens parviennent à sortir d’eux pour le faire. Jean était de ceux-là. Il avait un grand talent d’orateur, mais on ne voulait pas se restreindre à cet aspect. On tenait également à transmettre le chaos de sa vie, le rythme épileptique qui le caractérisait tant. On a donc fait un gros bordel avec des images et des sons bizarres ! Le Gai Tapant est un film expérimental. Tous les trois, nous avons voulu mettre en place le croisement de l’implication politique-sociale et de l’intimité. Voto et moi sommes de générations et de genres différents. Nous n’avons pas connu Jean à la même époque et pour les mêmes raisons. De fait, nous entretenions avec lui des rapports qui n’étaient pas les mêmes, ce qui ouvrait des discussion infiniment variées. Comme Jean connaissait Voto depuis longtemps, ensemble, ils parlaient plus de choses intimes, d’anecdotes à base de : « tu te souviens de », ce qui installait la confidence et la sensation d’un cocon. Tous les deux étaient comme des frères. Avec moi, Jean jouait plus le rôle du père. Ce qui nous a d’ailleurs valu quelques belles engueulades… Le ton qu’il employait avec moi était davantage celui de l’orateur, qui guide et sert de référent. Il y a donc deux angles dans ce film : un mélange de faits historiques très référencés et les confidences d’un homme qui regarde sa vie dans le miroir. Ce qui donne un étrange mélange de société confrontée à l’intime.

Voto : Grâce à Jean, on a réalisé un film sur l’Histoire à travers son histoire : il a toute sa vie eu conscience qu’il fallait se démarquer, se positionner dans la société pour, une fois qu’on a revendiqué sa place, se fondre de nouveau dans la société. La plupart des homos que je connais, dès qu’ils trouvent un moyen de résistance, ils restent enfermés à l’intérieur, alors que Jean est sorti du ghetto, du Marais, pour rester un homme libre. C’est celui-ci que nous voulions montrer.

Le Gai Tapant – Bande annonce – Un film de Goa et Voto from Goa on Vimeo.

Dans quel rayon peut-on trouver le Gai Tapant : au rayon gay ou au rayon documentaire ?

Voto : J’étais dans une Fnac de banlieue la semaine dernière, le rayon gay n’existe plus. Plus grave, j’ai l’impression que le rayon jeux vidéo est plus grand que celui des DVD. Mais qu’il soit étiqueté gay ne me gêne pas : le drapeau LGBT sur la jaquette va parler à ceux qui le brandissent à la Gay Pride, c’est un plus pour moi.

Goa : Cela dépend de qui fait le rayonnage et des Fnac où le rayon gay peut encore exister. Tant qu’il y aura besoin d’étiquettes (et je pense qu’on en est encore là), ne serait-ce que pour se repérer, c’est important qu’il soit dans le rayon gay. Je trouve par contre bizarre qu’il ne soit pas aussi au rayon documentaire. Je ne suis pas ennuyée par les étiquettes, je suis ennuyée par le fait qu’on ne puisse pas les cumuler. Je ne vois pas pourquoi l’une doit être l’unique. La seule Fnac où j’ai vu Le Gai Tapant dans le rayon gay et dans le rayon documentaire, c’est celle de Rennes. Au rayon gay, il était à côté d’un docu sur Genet, et au rayon docu à côté des Plages d’Agnès, d’Agnès Varda, j’ai trouvé ça fantastique !

Où a-t-il été diffusé ?

Goa : Pendant le montage, le festival Chéries-Chéris de Paris nous l’a demandé. Il a reçu le prix du documentaire, ce qui avait pour conséquence que Pink TV l’achète et le diffuse. Puis Daniel Chabannes d’Épicentre Films s’est chargé de sa diffusion en festivals et en DVD. Le Gai Tapant a donc fait les festivals LGBT mais pas ceux des documentaires, a été diffusé sur Pink TV, et est finalement sorti en DVD.

Une diffusion sur les chaines hertziennes n’a pas été possible ?

Goa : On leur a envoyé le film et on s’est cogné aux règles narratives du moment : un documentaire peut faire passer un discours que les gens ne connaissent pas, mais par l’intermédiaire de quelqu’un qu’ils connaissent, ce qui n’est pas le cas de Jean. L’homosexualité ne favorise pas non plus sa diffusion. Et pour finir, le film ne répond pas aux normes techniques pour l’image et le son d’un documentaire télé. Le service public n’en a donc pas voulu, comme la chaine Histoire ou LCP.

Pouvez-vous nous parler d’Histoire(s) d’homos ?

JAKOMO

Goa : Après le Gai Tapant, on avait commencé à écrire un film qui traitait des luttes et victoires homosexuelles depuis l’après-guerre. Cette fois-ci, il ne s’agissait pas de suivre une seule personne, mais de placer cette histoire au cœur de celle de plusieurs personnes issues de générations différentes. Malgré le Gai Tapant, on restait des jeunes auteurs, des jeunes réalisateurs et des jeunes producteurs. Pour qu’une chaîne de télévision nous fasse confiance, nous ne pouvions pas assurer tous ces postes comme pour le Gai Tapant. Et comme nous voulions le diffuser sur une chaîne hertzienne, il fallait aborder les choses autrement.

Voto : On a compris qu’il fallait être armés d’une équipe plus expérimentée. On a demandé à Sylvain Bergère de le réaliser. Sylvain est un réalisateur sensible, qui a immédiatement compris la sincérité de notre démarche. Il a été un allié de taille. Quant à la production, c’est Rachel Kahn qui a accepté cette aventure avec nous, nous ouvrant les portes de France Télévisions. Nous étions entourés au mieux. Comme pour tout documentaire qui traite de l’intime, nous avons dû batailler pour confirmer notamment le choix de nos intervenants. Mais au final, nos choix premiers sont restés. Ce qui semble rare en télé.

En travaillant le film, nous nous sommes aperçus que notre parcours original nous avait épargnés la principale difficulté des auteurs de documentaires sur l’homosexualité. Soit tu fais partie de la communauté, tu es trop étiqueté, et on te reproche un militantisme latent qui pourrait t’empêcher de raconter quelque chose de global. Soit tu es de l’extérieur et du coup personne ne t’ouvre les portes. Grâce à notre travail avec Jean sur le Gai Tapant, nous avons été très bien reçus. Jean reste celui que tout le monde respectait, le moins polémique des polémiques, il nous a donné une légitimité à faire ce projet, sans faire partie de la communauté.

Quel retour avez-vous reçu après sa diffusion ?

Voto : Super ! Énorme ! Nous avons d’abord eu ceux des intervenants, de nos proches, puis facebook, des forums. On s’est rendu compte que beaucoup d’hétéros ont réagi à ce film, car la plupart des homos avaient déjà connaissance des faits évoqués, sauf les plus jeunes homos dont nous avons eu des retours. Nous avons donc réussi notre pari de faire un film sur les homos mais pas dirigé vers la seule communauté homo. Cela nous importait que les gens comprennent cette évolution si lente, regarder l’Histoire par le prisme d’une discrimination de la société, et notre message a été entendu.

Goa : L’audimat a été super malgré l’heure très tardive de la première diffusion. Il est passé deux fois sur France3, une fois sur France4. Le principal reproche évoqué était l’absence des filles. Une remarque qui nous va très bien, car globalement, ça appelle une suite. Nous ne voulions pas d’un film qui, par consensus, mêlait les luttes des gays et des lesbiennes. Nous savons que ces luttes sont communes depuis peu. En cela, les lesbiennes méritent un film entier dédié à leur histoire. Nous y travaillons.

Personne connue pour être associée au pole dance, aux mojitos, aux banoffees, aux films hongrois sous-titrés en tchèque, mais pas que, du moins elle l’espère.
Reconnait des plans de films qu’elle n’a pas vus. Même elle ne comprend pas cette compétence, mais ça lui permet de prendre la main qu’elle laisse aussitôt parmi ce groupe d’amis qui ne se connaissent pas. Ça lui suffit pour sourire.

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