People Mountain People Sea, plongée dans les tréfonds de la Chine contemporaine

People Mountain People Sea déploie un récit des plus simples, proche de l’esprit d’un Raymond Chandler. Délesté de toute note superflue, le film se revendique comme un objet sec. Dans le Nord de la Chine, dans une carrière d’exploitation – une image à la limite de la surexposition -, deux hommes arrivent sur une moto. Le chauffeur se fait poignarder, le passager s’acharne avec fureur sur son corps étendu. Le meurtrier échappe à la police locale. Le frère de la victime, Lao Tie, fait le choix de partir à sa recherche, espérant toucher une récompense qui pourrait éponger ses dettes.

S’inspirant d’un fait réel, Cai Shangjun, plutôt que de le scénariser à outrance, choisit de l’épurer : âpre et peu engageant, le film, par la violence physique qu’il dégage, se cogne à son spectateur. Refoulant la perte de son frère, le personnage va de ville en ville, dans un contexte d’explosion économique généralisée. Still Life (Jia Zangke), oeuvrant dans un cadre similaire de violence économique et sociale, n’est décidément pas loin, à cette exception près qu’il n’est pas ici question d’amour, mais de vengeance et d’endettement.

Car s’il est un pays qui peut, aujourd’hui, mettre en scène la violence sans que pointe le soupçon de la gratuité, c’est bien la Chine. Comment ne pas penser au Only God Forgives de Refn, dans lequel la violence n’est plus qu’un principe esthétique, et, à l’inverse, à l’oeuvre d’un Jia Zhangke qui, avec Touch of Sin, la sublime par l’écrit. Cai Shangjun a des préoccupations proches de l’auteur de Still Life : la quête de l’individu dans une société chinoise en pleine transformation, loin de La Chine d’Antonioni. Un pays fracturé, à l’instar du récit de People Mountain People Sea, scindé en deux.

Le film trouve sa résolution dans un lieu voisinant avec ceux de la Révolution Industrielle, les mines du Nord de la France et les paysages dépeints dans le Germinal de Zola. En France, les mines ont été muséifiées ; en Chine, elles sont une réalité contemporaine. Exit toute dimension romanesque : dans une mine de charbon clandestine, le récit de Cai Shangjun se découd, pour ne laisser place qu’à un groupe d’homme brisés, ayant depuis longtemps renoncé à chercher leur salut ; l’histoire s’évanouit au profit d’un chaos filmique d’images noires, dans lesquels ne se discernent plus que des visages sans vie, saisis dans des plongées claustrophobiques, et des corps à l’épreuve de la mine et d’un patron régnant en dictateur.

L’oeuvre épouse ainsi de multiples genres (film social, western, thriller), que le réalisateur essore, jusqu’à n’en plus garder qu’un montage elliptique, manière de transposer à l’écran une violence sans message, morale ni psychologisation ; une violence saisie telle qu’en elle-même, jetée à la face du monde.

People Mountain People Sea, Shangjun Cai, avec Jian Bin Chen, Xiubo Wu, Chine / Hong-Kong, 1h31.

Cinéaste, il travaille activement sur la question de la mémoire ouvrière. Depuis 2004, il a réalisé un court-métrage de fiction, Fermeture, dans lequel il interroge le devenir des ouvriers. Petit-fils d’ouvriers, il est revenu à Billancourt pour parler de l’usine Renault dans une série de documentaires. Il a réalisé de nombreux clips musicaux, des films d’essai sur l’urbanisme, des reportages web…

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