Diaz – Un crime d’Etat

La question posée par ce film est celle du regard du spectateur en tant que citoyen. Un citoyen en lutte contre un système, ou celui qui en fait partie. Le regard du manifestant, ou celui du flic. Le regard du spectateur, ou celui du cinéaste. Tout le film tourne autour d’une scène, d’un élément anodin, pourtant déclencheur, à la périphérie d’une lutte anticapitaliste pendant la tenue du G8 à Gênes en juillet 2001. Il ne s’agit pas du tristement célèbre assassinat du jeune manifestant Carlos Giuliani, par un jeune policier non formé aux manifestations de masse, et pourtant muni d’une arme de poing chargée de balles réelles. Il s’agit d’un rapport à la provocation. Celle d’une voiture de flic qui rôde autour d’un squat où s’organisent les manifestants ; celle d’un manifestant jetant une bouteille de verre en direction des policiers. Les événements du film seront relatés à travers le regard d’un jeune du Black Bloc, d’un militant d’une ONG et d’un policier antiémeute. La mort de l’étudiant pousse le premier à choisir de se retirer du mouvement ; le militant de l’ONG met, lui, un point d’honneur à jouer la médiation entre la police et les anarchistes, pour éviter tout débordement. Quant au flic, il voit de l’intérieur la façon dont des décisions politiques et idéologiques vont encourager la violence policière. Bref, c’est Rashômon à la sauce anticapitaliste.

Il faut se rappeler qu’aux premiers jours du XXIe siècle, la contestation anticapitaliste avait trouvé un vrai souffle, et qu’elle avait réussi à pousser « le pouvoir » à construire des forteresses à chaque sommet économique. Qu’il s’agisse de l’OMC ou du G8, les villes choisies pour la tenue de ces cercles de discussions entre chefs d’État et grands patrons finirent par donner l’image d’un pouvoir sur ses gardes, utilisant l’armée pour se protéger du peuple. Une peur réelle, qui poussa deux démocraties européennes à tirer à balles réelles sur des manifestants. Un mois avant Gênes, la police de Göteborg avait, on l’a un peu oublié, ouvert le feu sur les manifestants. Loin d’être un cas isolé, la volonté politique de terroriser les manifestants ne s’est pas limitée à l’Italie. Depuis la formation des théories économiques néolibérales, il est admis que seuls des chocs d’ordre traumatique permettent d’imposer la destruction des avancées sociales acquises par la lutte des peuples. Le meurtre de Carlos Giuliani, et l’utilisation de la torture par la police italienne sur des journalistes et des militants associatifs, vont pourtant se retourner contre le pouvoir capitaliste. Si le réalisateur nous rappelle qu’aucun des responsables de ces actes n’a été inquiété jusqu’à ce jour, les méthodes de maintien de l’ordre ont depuis évolué, sous l’impulsion notamment de Nicolas Sarkozy et du savoir-faire français en matière de surveillance électronique. Ce fameux savoir-faire que l’on propose toujours aujourd’hui, dans les dictatures et autres systèmes autoritaires. L’idée n’est pas tant de chercher des solutions pacifiques pour contrer la rage du peuple, que de parfaire son image médiatique. En limitant le droit de manifestation, en emprisonnant syndicalistes et autonomes de façon préventive, en orientant les Black Blocs dans des zones prévues pour être détruites et filmées par les médias, il n’y a aucune volonté de permettre un meilleur usage des principes démocratiques, mais un travail sur l’image du pouvoir, et celle que l’on veut donner de la contestation.

A l’instar de son compatriote Stefano Sollima (dont le film A.C.A.B. peut se voir comme la suite de Diaz) on sent chez Daniele Vicari la volonté de montrer que ces crimes commis par l’État Italien sont loin d’être propres à son pays. En effet, à Gênes comme ailleurs, le pouvoir n’hésite pas à utiliser des méthodes terroristes pour s’imposer, mais le cinéaste se laisse émouvoir par les faits. C’est peut-être là la limite de Diaz. Il ne cherche pas à réfléchir au pouvoir de l’image, ni à mettre en perspective l’utilisation de celle-ci par le pouvoir. Dès lors, il réduit considérablement la force de son propos et les ralentis, tout comme la construction de son film – reposant donc sur Rashômon – sonnent alors comme un artifice. C’est d’autant plus dommage qu’il parvient, par sa recherche de réalisme, à réveiller notre colère face à l’extrême violence qu’est capable d’utiliser le pouvoir pour imposer ses idées. Diaz fait partie de ces films qui demandent au public de ne pas détourner le regard, malgré la violence qu’il montre, et cela sans complaisance.

Diaz, Daniele Vicari, avec Claudio Santamaria, Jennifer Ulrich, Elio Germano, Italie, 2h01.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

2 Comments

  • Répondre juin 12, 2013

    FBP

    « Sans complaisance », je ne suis pas tout à fait d’accord. Moi je trouve qu’à force de vouloir nous faire ressentir la violence (ce que la scène centrale du film, à savoir l’assaut de l’école par les forces de l’ordre, parvient parfaitement à faire), il finit par nous en écoeurer. A la fin, la surenchère des sévices subis par la jeune femme en garde à vue frôle le pénible; je me souviens des soupirs de soulagement dans la salle lorsque le générique s’est mis à défiler…
    En plus, comme tu le dis justement, ce jeu maladroit de flashs-backs autour de la scène de la bouteille, et les ralentis sensés « fictionnaliser » les faits sont, à mes yeux, totalement déplacés, et presqu’un contre-sens lorsqu’on veut retranscrire des faits aussi graves.
    Par ailleurs, certains plans sont superbes, et auraient suffi : notamment, celui sur cet amas de corps inanimés rassemblés par les CRS, et deux mains qui se cherchent à tâtons, pour se persuader qu’il existe encore un peu de chaleur humaine, de vie, au milieu de cette absurdité étouffante et mortelle.

    • Répondre juin 12, 2013

      GAEL

      Je n’y ai pas vu de la complaisance, il n’y a pas chez le réalisateur une fascination pour la violence, ni même chez lui un plaisir à l’idée de faire souffrir le spectateur. C’est juste qu’il rend compte d’une violence inssuportable. Il y a par contre un déséquilibre dans sa mise en scène entre la tentation de rendre compte des faits dans leur brutalité et les différentes manières de torturer, des scènes très crues, très dures et une volonté d’épater maladroitement la galerie avec des effets de mise en scène.

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