Stories We Tell : la mémoire volatile de Sarah Polley

Septembre 2007. Montréal. Sarah Polley est en plein tournage de Mr Nobody quand elle reçoit un coup de téléphone. A l’autre bout du fil, un journaliste lui annonce son intention de révéler dans un article le secret de famille que l’actrice a découvert un an plus tôt. Devant la réticence de la jeune femme, celui-ci insiste au prétexte qu’il s’agit d’une bonne nouvelle. L’actrice refuse, demande au moins quelques jours de répit. Le temps d’en parler à ses proches qui ne sont pas tous au courant, pour leur éviter d’apprendre tout ça dans les médias. Puis elle raccroche, quitte le studio et s’effondre en pleurs sur un banc d’un jardin public.

Cette scène est racontée par Sarah Polley elle-même dans Stories We Tell. Un documentaire autobiographique dont elle a sans doute eu l’idée ce jour d’automne. Plutôt que de laisser des inconnus s’emparer de son histoire, elle se chargerait de la présenter aux yeux du monde. A sa manière.

Émotion sans trémolos

Ce n’est pas dans ces lignes que vous connaîtrez les tenants et aboutissants de ce fameux secret de famille. Non pas tant pour ne pas gâcher le « suspense » que parce que ce secret – que bien d’autres articles et critiques ont déjà évoqué – n’est finalement pas ce qui fait la force du film. Certes, l’histoire est forte, poignante. Mais là où Stories We Tell s’avère le plus bouleversant, c’est dans l’absolue sincérité, sans fausse pudeur, dont Sarah Polley fait preuve. L’actrice-réalisatrice ne cherche pas à éluder l’émotion – en témoignent certains choix musicaux ou la succession de plans fixes sur des visages traversés par la tristesse à l’évocation d’une femme, mère ou amie disparue – mais elle ne tente jamais d’apitoyer le spectateur, pas plus qu’elle ne le laisse se sentir voyeur. Plutôt que de s’appesantir dans une voix élégiaque, elle rebondit rapidement par un trait d’humour ou une note triviale, qui dissipe immédiatement les trémolos.

Mémoire volatile et vérité floue

Sarah Polley a aussi pris le parti d’exposer les coutures de son documentaire. Elle montre chacun des témoins en train de se mettre en place avant les interviews, conservant au montage certains propos habituellement laissés en off (tel frère qui s’inquiète de la manière dont il est cadré, tel autre qui confie transpirer fortement…). Elle place une caméra à ses côtés dans le studio d’enregistrement où elle a conduit son père pour lire le texte qu’il a écrit et qui sert de fil rouge au film. On la voit ainsi le couper pour lui demander de répéter telle ou telle phrase. A la surprise, parfois, du papa qui pensait avoir trouvé le bon ton… (Sarah Polley nous montre tout de son travail, de ses hésitations, de ses choix, de sa construction. Un parti pris parfaitement cohérent avec le propos du film, qui interroge la volatilité de la mémoire, et les contours flous de la vérité). Chacun des témoins a sa propre vision des faits, certaines versions entrant en contradiction avec d’autres. Ce sont « les histoires que l’on raconte » auxquelles le titre fait référence. Qui est le plus proche de la réalité ? Tout le monde et personne, serait-on tenté de répondre en sortant de la salle. L’important n’est pas vraiment de savoir avec exactitude ce qu’il s’est passé il y a trente ans, mais ce que cela change au présent et ce que cela implique pour l’avenir. Stories We Tell est un film qui chamboule et réconforte : il ausculte le passé, non pour s’y égarer, mais pour aller de l’avant.

Stories We Tell, Sarah Polley, avec Rebecca Jenkins, Peter Evans, Alex Hatz, Canada, 1h48.

Je suis cinéphage, avec un appétit particulier pour les films de genre. Je fais rarement la fine bouche, je ne dis pas « je n’aime pas » tant que je n’ai pas goûté, et je peux même me régaler de films que beaucoup trouveront indigestes. Mon péché mignon : le cinéma horrifique italien. Mes recettes préférées : celles du chef Dario Argento. Et quand je ne m’attable pas devant un film, je suis journaliste.

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