Avec Only God Forgives, Refn s’autoparodie – Compétition officielle

Un gérant de club de boxe, dealer à ses heures perdues et accessoirement pédophile, assassine une jeune fille. Les flics laissent le père de la victime se venger, en tuant à son tour le pervers. Père peu clean, puisque laissant volontiers ses filles se prostituer. Filles vengées quant à elles par des flics aux méthodes décidément peu académiques. A leur tête, un type assez chelou qui se fait un malin plaisir à couper des bras avec un sabre. Pour venger la mort de son fils (le pervers gérant de club de boxe), une MILF se met en tête de tuer tous les flics.
Voici un pitch inventif, n’est-ce pas ? Si Drive était l’histoire d’un type peu fréquentable qui se venge de types encore moins fréquentables, Only God Forgives met en scène la vengeance d’un type peu fréquentable contre un type encore moins fréquentable, qui s’était avant cela vengé d’un type encore moins fréquentable. Schéma idéal pour une nouvelle œuvre coup de poing ? Non, plutôt la recette in-ra-ta-ble qui fait faillite.

Devant la caméra, le triste carnaval des pantins désarticulés nous questionne sur la considération qu’a Refn pour ses acteurs. Quel charme trouver à Ryan Gosling, regard éteint, grand corps vidé d’humanité déambulant dans les couloirs psychédéliques du monde de l’inexistence ? Si l’on pensait Refn capable de filmer l’errance ultime d’un personnage tourmenté par le principe de la vie même et de ce qu’elle engendre (amour, déception, mort…), c’était croire en la faculté du cinéaste à s’intéresser à autre chose qu’à lui-même.

Si la marionnettisation des acteurs est potentiellement admise dans cette mise en scène glaçante, très intérieure, et induite par le scénario, qu’en est-il du traitement de l’image, du décor qui porte le film ?

Bangkok. Centre d’urbanisation foisonnant, nid cinématographique extrême dans ses contrastes, couleurs, formes et substances… aucunement utilisée comme la vibrante et fantasmagorique toile de fond de massacres au sabre. Refn dresse son récit ailleurs, dans une bulle vierge où il pourra absolument tout contrôler. Rien de critiquable dans ce dispositif, c’est face au résultat que le ton change. Il est presque fascinant de constater à quel point la technique est parfaite, comment la caméra se love dans les papiers peints, dessine les élégantes lignes du cadre : l’apparition rayonnante et assurément fière du cinéma en plastique. Là encore, pourquoi pas ? Car si tout est faux, créé de toutes pièces, c’est bien pour l’expression d’une idée, d’une émotion ?

Mais c’est le questionnement de quelques instants seulement, tant le film, dans sa propre contemplation, nous convainc sur la durée de la gratuité de ses matériaux. Ralentis, travelling avant, lumières savamment dirigées nous rappellent constamment notre rôle : celui d’être sidérés, béats d’admiration devant tant de beauté. Nous serions priés d’applaudir bien fort à la fin de la projection. Only God Forgives ne tend pas à faire du cinéma, mais à le subjuguer. C’est la nature même de cette intention qui fonde son échec.

Quand Refn aura compris que faire un film n’est pas régner en lion sur ce qui l’habite, qu’il ne s’agit pas d’une démonstration de pouvoir mais bien d’art alors oui, peut-être, il sera cinéaste.

Tarantino, par exemple, évoqué lors de la scène de torture, seul pic du film, a toujours eu l’intelligence de cartooniser ses récits les plus glauques. Aussi, dans toutes ses scènes émotionnellement trop chargées, conscient de son incapacité à se faire dramaturge, il juge utile d’instaurer une part de fun, d’entertainment pur le dédouanant de tout pathos fortuit. Et les membres découpés de Kill Bill d’entraîner des geysers de sauce tomate, et Christopher Waltz d’induire un souffle quasi-comique aux scènes les plus sordides d’Inglorious Basterds
Refn n’a pas ce recul. Le melon, il l’a pris avec son prix de la mise en scène. Il ne recherche que l’audace, jamais le moindre fun. On n’est pas là pour s’amuser : c’est méchant, ce qu’il se passe sous nos yeux. De vrais méchants qui violent, tuent et torturent, mais surtout marchent au ralenti dans de grands couloirs rouges.

Bâillements.

Only God Forgives, de Nicolas Winding Refn, avec Ryan Gosling, Kristin Scott Thomas, Gordon Brown, France / Danemark, 1h30.

Je vote Jacques Tati président de la République.

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