L’Inconnu du lac, d’Alain Guiraudie – Un Certain Regard

Nos notes

L’Inconnu du lac est une histoire d’hommes, racontée par un homme. Alain Guiraudie est cet homme-là. Les autres se retrouvent autour d’un lac miroitant de soleil, perle aquatique protégée du monde extérieur. Ce décor estival s’offre comme le petit théâtre de la rencontre des corps. Franck est l’un d’eux : autour du lac, jusque dans les bois, c’est un partenaire de ces instants-là, qu’il recherche avant d’en changer, pour d’autres instants encore. Mais c’est Michel qui finira par sortir du lac, et personne ne le secondera.

La connaissance de son prénom ne résout rien à son anonymat : Michel est une chose physique. Il est la main qui se pose sur le ventre, il est la bouche qui embrasse, le sexe qui ravit. Michel est l’instant présent à l’état pur, sans passé ni futur manifestes. Il est la vie même, et Franck en tombe amoureux. Le film nous poussera loin dans leur intimité – cette démarche, parfois extrême, n’aura pourtant rien d’abusif, ni de malsain. Puisant sa douceur, son respect dans la captation de la vérité d’une union, l’émotion écarte tout dégoût. C’est justement dans la crudité des plans que Guiraudie trouve la grâce. Son intelligence à éviter le piège pourtant sacré de la pudeur par le hors champ, appuie directement son propos d’une terre de liberté où le naturel doit être montré, enfin assumé. Mais ces corps décomplexés n’existent que dans cette infime bulle du sud de la France. C’est toute la justesse d’un scénario d’équilibriste, fondé sur ce paradoxe constant d’une liberté permise dans l’exil. Ni triste, ni gaie, l’atmosphère est à double tranchant, entre fantasme et hyperréalisme.

Le paysage est utilisé à la façon d’une palette sentimentale, que Guiraudie choisit de ne jamais quitter. En cela, les amitiés, les soupçons, les jouissances s’intensifient dans le temps autant qu’elles se réduisent – et s’enferment – dans l’espace. L’économie technique du film permet une expressivité artistique absolue, un simple changement d’axe à l’intérieur d’une scène éveille une attention remarquable, et fonde l’entretien d’un nouveau rapport, assurément plus proche. Le cinéma comme un vocabulaire d’affinités humaines.

Le cadre, par ses redondances, façonne des habitudes, les séquences s’enchaînent dans une éternelle logique : salutations, baignade et sexe, jusqu’à faire naître une déchirante routine au sein de cette marginalité. C’est dans les passages de l’une à l’autre que réside la véritable histoire, celle de Guiraudie filmant le besoin vital de l’amour fou. Que le film raconte sa possibilité ou son impossibilité par le personnage de Michel est finalement très secondaire, face à la manière dont le réalisateur aborde sa nécessité. Sans jugement ni a priori, c’est devant cette mise en scène de l’envie avouée, du plaisir irrésistible – où qu’il soit, quel qu’il soit – que l’on crie au grand film.

L’Inconnu du lac, d’Alain Guiraudie, avec Pierre Deladonchamps, Patrick d’Assumçao, Christophe Paou, France, 1h32.

Verdict ?

Je vote Jacques Tati président de la République.

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