Hannah ARENDT, Philosophie et existence

J’ai toujours été fascinée par Hanna Arendt, parce qu’elle est l’une des rares femmes qui ait construit un système philosophique et dont on puisse, par conséquent, dire qu’elle est une philosophe. Mais j’ai surtout été admirative de tout ce qu’elle eut le courage de dire et de dénoncer. J’ai donc décidé de faire une sortie-ciné avec tous les élèves qui désiraient en savoir plus sur le compte-rendu qu’elle fit du procès d’Eichmann à Jérusalem et sur la thèse de La Banalité du mal. Les images ne sont pas très belles, et le film, qui a l’odeur et la couleur d’un épisode de L’Inspecteur Derrick, pâtit de surcroît de certaines longueurs. Il n’en est pas moins profondément instructif.

Ce texte a été élaboré grâce à tous mes élèves, qui se sont impliqués avec intelligence et passion dans le débat sur la conscience morale ; ils s’y reconnaîtront, merci à chacun d’eux.

Tout le monde connaît la romance de Hanna et Martin, l’histoire d’amour qui lia le plus grand philosophe du 20ème siècle (Heidegger) à sa jeune disciple Hanna Arendt. Nul n’est désormais sans ignorer ce que l’on découvrit plus tard sur le fameux professeur de l’université de Freiburg. Il avait adhéré au parti Nazi et fut félicité par Hitler lui-même lors de sa prise de fonction au début de la guerre. On connaît un peu moins Arendt pour le débat que suscita sa couverture du procès d’un des responsables de la solution finale, capturé par le Mossad en Argentine et condamné à mort à Jérusalem. Contrairement à ce qu’en attendait le peuple juif, venu assister au procès du Nazisme dans toute son horreur, Arendt s’attacha à analyser le Mal. Elle voulait comprendre comment il s’était propagé en Allemagne, sans doute le pays le plus civilisé d’Europe, à partir de la personne même d’Eichmann, et non à partir du système dont il n’était qu’un rouage.

La condamnation d’un criminel aux allures normales

Le scénario, un peu brouillon, et servi par des acteurs moyennement convaincants, prend tout son sens avec des scènes en grande partie tirées de documents d’archives, où Eichmann nous apparaît donc en personne, en noir & blanc et tel que le décrit Arendt dans ses textes : médiocre, bourré de tics, ressassant son irresponsabilité, affirmant n’avoir été qu’un exécutant, accomplissant son devoir au sens kantien du terme. Les témoignages dont ce procès fut le théâtre sont déchirants. Tous ces gens qui furent envoyés dans les camps par Eichmann, et qui subirent les horreurs qui les y attendaient, sont entendus, vibrant encore d’une douleur ineffable et trop récente.

Contrairement à ce que beaucoup comprirent d’elle, Arendt ne défendit pas le criminel pour ses actes inqualifiables et barbares : elle tenait à souligner qu’il n’était ni monstrueux, ni sadique, mais uniquement dépourvu de toute conscience morale. Un tel mal ne pouvait pas être radical, ni profond, et était, par sa non-substantialité même, inaccessible à la pensée.

Un tel mal ne pouvait être qu’extrême, mais tout en n’étant que le fruit de la pire des banalités.

Une Journaliste n’est pas une Prof

Malgré le fait qu’elle pense en dire davantage, en banalisant l’origine d’actions aussi barbares, le propos d’Arendt choque. Il est jugé comme inopportun au cœur de ce procès. Cette analyse proprement philosophique de ce qu’elle qualifiait de manque de pensée, résonne, à la limite, comme une déresponsabilisation du criminel qui est à la barre. Au lendemain de la guerre, c’est un peuple entier qui attend une forme de « réparation », par la condamnation de celui que l’on représente comme un monstre.

« Ils savaient, bien sûr, qu’il eût été très réconfortant de croire qu’Eichmann était un monstre, même si, dans ce cas, l’accusation d’Israël contre lui s’effondrait, ou, du moins, perdait tout intérêt. »*

Alors qu’elle reprenait les éléments qui furent décisifs aux heures les plus sombres de  cette période, Arendt fait également l’affront de lever le tabou le plus douloureux de la Shoa : elle n’épargne pas la responsabilité des chefs de communautés juives qui, à leur corps défendant, devinrent, pour certains, les collaborateurs de la Gestapo.

Trop c’est trop ! L’objectivité de la philosophe est perçue comme une trahison. Son courage à dénoncer les ressorts de ce qui rendit ce crime contre l’humanité possible, est considéré comme un manque de sensibilité à l’égard de ses coreligionnaires. Les meilleurs amis d’Arendt (comme le philosophe Hans Jonas) lui tournent le dos. Elle se retrouve seule face au monde, avec l’obsession d’établir une analyse objective et impartiale, qu’elle pense nécessaire pour éradiquer ce qui ne doit plus jamais se reproduire.

Quand la philosophie se fait abstraction

J’ai toujours enseigné la philosophie de la banalité du mal telle qu’Arendt l’explique dans son précieux rapport du procès de Jérusalem, en soulevant le fait que le qualificatif de « monstre » ou de « psychopathe » aurait isolé Eichmann dans une exception réconfortante. L’idée de le normaliser, quitte à dénoncer son absence de conscience face à ses crimes, est en fait une mise en garde à l’égard d’une menace sans pareille. Elle pointe la propension de tant d’hommes moyens et insignifiants, mais surtout «bêtes et disciplinés », à devenir des Eichmann potentiels.

« Que l’on puisse être à ce point éloigné de la réalité, à ce point inconscient ; que l’inconscience puisse faire plus de mal que tous les instincts destructeurs réunis ; que cela puisse être le cas de tous les hommes – voilà une des leçons que l’on pouvait tirer du procès de Jérusalem. »*

Cependant, la force particulière du film réside dans le fait d’avoir mis ces idées en situation. Elle les replace dans le contexte encore brûlant et douloureux des années d’après-guerre. Pour un grand nombre de rescapés, il faut désormais vivre un quotidien comme tout droit sorti de l’enfer. Dans cette perspective, faire remonter à la surface la responsabilité, indéniable pourtant, de la collaboration juive, assorti de la banalisation d’un monstre, pouvait choquer, voire simplement blesser.

Un message intemporel et indispensable

Pour reprendre cet enseignement cher à Platon, Arendt s’était hissée dans le Ciel des Idées pour saisir l’essence et la cause explicative de ce qui avait produit cette horreur, en dehors de toute considération sensible. Et c’est ce qui lui est reproché de manière récurrente, par son entourage, ainsi que par le peuple juif. Dans la célèbre Allégorie de la Caverne, Platon rappelle que celui qui saisit la vérité se doit de redescendre dans la grotte, et de partager sa découverte, mais dans une langue qui soit accessible à tous. Sinon, il se fera tuer. (La République, VII).
Arendt ne but pas la ciguë comme Socrate, mais elle fut condamnée à rester partiellement incomprise. Ce n’est pas tant sa thèse qui fut remise en question, elle fut plutôt confirmée par l’expérience de Milgram, et celle d’autres chercheurs qui étudièrent les comportements face à l’autorité. Et pourtant, se devait-elle, à cette époque particulière, de choquer encore, au nom de la vérité objective ?

Levinas, qui portait sur son bras la trace de cinq années d’internement dans un Stalag en Allemagne, reconnut (non sans douleur, dit-il) Heidegger comme le plus grand penseur du XXème siècle. La portée d’un philosophe, aussi renommé soit-il, peut-elle être séparée de sa conscience agissante ? Le débat reste entier, et la grandeur du film réside dans le fait qu’aucun parti n’est pris dans la controverse.

Essence et existence

Ce qui est implicitement soulevé par ce débat à propos du procès de Jérusalem vise plus fondamentalement encore la pertinence des Idées, que l’on défend lorsqu’on les détache du monde dans lequel vivent ceux à qui elles s’adressent. Le temps du procès, encore profondément marqué par l’histoire des camps de concentration, et le lieu dans lequel il se déroule, n’est pas neutre. La vie d’Arendt, restée sans enfants et solitaire dans ses pensées, nous apparaît comme détachée du vécu que les circonstances et sa position de juive attendaient d’elle. Mais en répondant de cette exigence temporelle, elle n’aurait pas été cette philosophe hors du commun. Tel est le prix à payer pour sa très haute capacité à approcher l’essence des choses.

La définition du mal et la rationalisation de ses causes n’est pas le moindre problème que la philosophie appréhende. Il résiste à la pensée pour s’avérer insoluble dans tout système à moins de le justifier (comme le fit Hegel en un certain sens). Arendt défia sa génération pour dire cette version philosophique, qui semble aujourd’hui davantage audible qu’elle ne le fut à l’époque, et qui reste malheureusement d’une actualité effrayante. Au nom de la leçon intemporelle et indispensable qu’elle nous donne au présent, serions-nous capable de pardonner le manque de sensibilité qu’elle eut vis-à-vis d’une génération qui n’était pas encore prête à supporter la vérité ?

*Hannah ARENDT, Eichmann à Jérusalem – La banalité du mal, 1963.

Hannah Arendt, Margarethe Von Trotta, avec Barbara Sukowa, Axel Milberg, Janet McTeer, Allemagne / France, 1h53.

11 Comments

  • Répondre mai 19, 2013

    Valentin-Nathanaël

    Un article excellent pour un film extraordinaire. Bravo, vraiment !
    J’ai lu la thèse de la banalité du Mal pour la première fois en troisième, même si je l’ai redécouvert et mieux compris en terminale. Et des lors, Arendt m’est apparue comme l’une des plus extraordinaire philosophe de l’histoire qui reste malheureusement trop peu connue.
    Le film a ce mérite comme il est dit dans l’article, d’avoir su conserver une réelle objectivité qui pour moi est sans conteste LE point fort de l’œuvre. De plus, l’approche philosophique n’y est pas simpliste sans pour autant tomber dans le cliché du film pédant et lourd.
    Pour ma part, j’ai vraiment adoré, à voir & revoir !

    • Répondre mai 19, 2013

      EVE

      Un très grand merci pour ce commentaire enthousiaste qui va en motiver plus d’un à courir voir ce film incontournable pour tous les amoureux de la pensée libre !

  • Répondre mai 16, 2013

    Eric Gervais

    Bonjour Eve,

    Le film m’a beaucoup touché aussi. Je me retrouve dans votre exposé qui est très bien. La meilleure partie du film est à la fin à mon sens quand Hannah Arendt peut théoriser sa perception des choses et se mettre sur une position offensive. La leçon qu’elle prononce alors est porteuse d’un souffle libérateur.

    Un des points abordés dans le film qui m’a touché est celui que le personnage d’Arendt évoque à propos du nazisme comme symptôme d’une faillite générale de la pensée européenne. Arendt, par le biais d’Eichmann,insiste sur l’incapacité à penser par soi-même (il me semble que c’est formulé ainsi « textuellement » dans le film). Cette question du « penser par soi-même » (mais toujours forcément avec et par les autres) rejoint la pensée du Socrate des premiers textes de Platon tel qu’un philosophe comme B. Stiegler en fait l’analyse dans la première année de son cours sur pharmakon.fr.

    Cette difficulté à penser par soi-même reste un pb très contemporain dans nos sociétés hypersynchronisées par nos 4 grands chevaliers noirs de l’économie numérique (Google, Apple, Facebook et Amazon).

    Continuez en tous cas d’aider vos élèves à apprendre penser par eux-mêmes comme vous le faites assurément !

    Bien cordialement.

    Eric Gervais

    • Répondre mai 16, 2013

      EVE

      Merci pour tout ce que vous apportez à l’article et à la réflexion sur ce film et sur « le cas Arendt », grâce à votre magnifique commentaire!
      Il reste encore des gens qui pensent, ou du moins soucieux de cette idée, c’est rassurant ^^
      Bonne continuation à vous…

  • Répondre mai 11, 2013

    Frans Tassigny

    AVEC VOTRE ACCORD ? J’ai inséré vos info sur mon dossier : http://fr.calameo.com/books/001343388ea2bbafdbfb0

    Cordial

    ft

  • Répondre mai 10, 2013

    Eve

    Merci pour ce commentaire!
    Précision, à aucun moment Arendt ne justifie ni n’excuse Eichmann, elle le qualifie « autrement » que ce que le tribunal de Jérusalem attendait d’elle pour justifier de cette exception qu’il faisait à réintroduire la peine capitale, (dans un État qui ne l’a jamais pratiqué à part dans ce cas).

    Naivement, un homme qui ne pense pas, reste un homme, mais il devient dangereux car « robotisable » à merci.
    Mais effectivement il existe aussi des monstres tels Hitler, Gobbels ou Mengele… et un grand nombre d’exécutants le furent aussi. Mais ce qui dit Arendt, c’est que sans cette foule innombrable de « banals » que l’on retrouvait même très hauts placés, le mal n’aurait jamais pu se propager de la sorte, dans cette dimension aussi aussi monstrueuse et dans cette ampleur dévastatrice…

    La thèse de Arendt est-elle exclusive à rendre compte de ce Mal? certainement pas, et je vous rejoins sur la richesse d’un débat qui laisse cette question ouverte, même 70 ans après. C’est en grande partir le mérite de ce film, avoir soulevé cette question (par définition irréductible) à nouveaux frais, sans l’avoir refermée.

  • Répondre mai 10, 2013

    Alexander

    Je ne connaissais pas l’histoire d’Hannah Arendt, et ce Biopic me l’a fait découvrir et a éveillé une grande curiosité pour cette figure emblématique. J’ai trouvé le jeu d’acteur des protagonistes plutôt bon, et c’est un plaisir de passer de discussion animées où les répliques fusent à tout va en allemand pour revenir à la réplique Beta en anglais. On retrouve là l’euphorie de la conversation dans notre langue maternelle lorsqu’on réside à l’étranger, le souci du mot juste, celui qui correspond bien à celui auquel on pense, en somme ce film est très plaisant pour les linguistes. Historiquement, il est vrai que j’ai eu tendance à « gober » ce qui m’était servit, mais je pense me fier catégoriquement à l’information divulguée. Maintenant la Vérité, et la banalité du mal, le souci est bien de penser si elle avait raison de penser cela. En sortant de la salle, une dame demande à une autre (elles étaient toutes deux juives) si elle a apprécié ce film. Elle lui rétorque qu’il faut reformuler cette question. La réalisation, oui, c’est assez propre, après sur le fond de pensée : penser qu’un Homme comme Eichmann n’a agit en refusant de penser, ce qui « l’excuse » pour les conséquences engendrées par ses actes c’est vrai, c’est tout un débat. Naïvement, dire qu’un homme qui ne pense pas, n’est pas humain, peut être par conséquent qualifié de monstre, mais c’est refusé d’admettre que le Malin est rusé. Avec un tel raccourci, on aurait très bien pu dire d’Hitler qu’il est un monstre, mais qu’il l’a fait sans penser. Pourtant c’était prémédité. Les hommes les plus coupables seraient donc ceux qui étaient sur le terrain et ont tourné les vannes pour laisser le gaz se dissiper. Non pas ceux qui ont commandités l’acte, parc qu’ils respectaient un pseudo Gesetz ! Pour moi Hannah s’est fait duper d’une part par la médiocrité de cet homme, qui n’avait de grand que le poste qu’il occupait. Un concours de circonstances. D’autre part chercher à qualifier le Mal et s’évertuer à le définir sous tous ses angles alors qu’elle cherchait à comprendre les agissement de cet homme, sans les radicaliser comme le fait une bonne partie des gens est paradoxal. Elle relativise ce qu’elle cherche à démontrer Absolu : le Mal en opposition avec le Bien. Le beau contre le laid. Il y a autant de vérités qu’il y a de point de vue !

  • Répondre mai 10, 2013

    Alexander

    Je ne connaissais pas l’histoire d’Hannah Arendt, et ce Biopic me l’a fait découvrir et a éveillé une grande curiosité pour cette figure emblématique. J’ai trouvé le jeu d’acteur des protagonistes plutôt bon, et c’est un plaisir de passer de discussion animés où les repliques fusent à tout v

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