L’Esprit de 45, salutaire et problématique

L’approche documentaire chez Ken Loach, je l’ai découverte avec son court métrage au sein du film collectif 11’09’01’, sorti un an après les attentats du World Trade Center. Chaque auteur avait carte blanche : Loach fit le choix de rapprocher les attentats de 2001 d’un autre triste événement, le putsch de Pinochet, le 11 septembre 1973.

La forme était simple et percutante – un réfugié politique Chilien racontant le coup d’Etat, en alternance avec des images d’archives. C’était beau, touchant, et Loach avait eu l’audace de pointer un autre 11 septembre, pour raconter les conquêtes – et les blessures – de la Gauche.

Avec L’Esprit de 45, on retrouve cette même envie de parler d’événements oubliés, relégués dans l’ombre par les politiques néo-libérales contemporaines. Retour, donc, sur la sortie de la Seconde Guerre Mondiale et la création de la sécurité sociale, la nationalisation des mines, des docks et des hôpitaux… Remontant jusqu’avant les années Thatcher, Loach montre ce qu’était le Parti Travailliste avant Tony Blair, la victoire de la gauche face à un Churchill vieillissant, peinant à appréhender les aspirations du peuple anglais, qui ne voulait plus revivre les années noires de la crise et la famine de l’entre-deux-guerres. La démarche de Loach est, en somme, proche de celle de Stéphane Hessel avec son texte Indignez-vous!. Les auteurs mettent en évidence, d’un côté, le rôle du CNR en France et, de l’autre, à la même époque, la victoire de la gauche en Angleterre. Un film destiné, donc, aux jeunes générations, voué à lutter contre une forme d’amnésie, à montrer que la création de la Sécurité Sociale fut un combat, et non le fruit de l’évolution naturelle de la société.

L’Esprit de 45 se partage entre images d’archive et entretiens avec des témoins de l’époque. L’entièreté du film, à l’exception d’une séquence, est en noir & blanc. Dans cette continuité visuelle, on se perd un peu entre images passées et mémoire orale. Pourquoi transformer les révoltes des mineurs en noir & blanc, alors que ces archives, datant des années 80, ont été filmées en couleur ? Le procédé devient une source d’incompréhension pour le spectateur. Peut-on réduire le XXe siècle au noir & blanc  ? Pourquoi ne pas montrer les témoins de l’époque dans leur contemporanéité, passeurs d’idéaux et militants de l’avenir, plutôt que figures du passé ? D’autant plus que, pour finir, Loach fait preuve d’une petite malhonnêteté. Après avoir montré le saccage orchestré par Miss Maggie, le cinéaste pointe légèrement sa poursuite par le Parti Travailliste, mais son chef d’orchestre, Tony Blair, est absent du montage. Est-il plus facile de taper sur Thatcher que sur Blair ? Veut-il s’éviter les foudres du Parti Travailliste et de la Gauche anglaise ? On peut se poser la question.

Spoiler : La séquence finale reprend celle d’ouverture, mais en couleur cette fois. Ken Loach nous dit que L’Esprit de 45 est actuel, qu’il incombe aux jeunes générations de reprendre le flambeau. Or, cet effet de chute n’était sans doute pas nécessaire – pourquoi Loach n’a-t-il pas suffisamment confiance en son sujet pour faire un pied de nez aux tendances des documentaires télévisuels, qui se sentent l’obligation de tout coloriser ?

Malgré ces quelques réserves, le film, salutaire quant à ce qu’il montre, doit être vu – mais avec une notice.

L’Esprit de 45, Ken Loach, Grande-Bretagne, 1h34.

Cinéaste, il travaille activement sur la question de la mémoire ouvrière. Depuis 2004, il a réalisé un court-métrage de fiction, Fermeture, dans lequel il interroge le devenir des ouvriers. Petit-fils d’ouvriers, il est revenu à Billancourt pour parler de l’usine Renault dans une série de documentaires. Il a réalisé de nombreux clips musicaux, des films d’essai sur l’urbanisme, des reportages web…

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