Le Cœur a ses Raisons, que la religion n’ignore pas

Premier film d’une réalisatrice israélienne ultra-orthodoxe, auréolé de nombreuses récompenses et sélectionné à différents festivals, dont La Mostra de Venise en 2012 où il a été applaudi durant dix minutes.

Dans une interview réservée à une chaîne de programmes religieux féminins, Rama Burshtein décrit son projet ainsi : « Il ne s’agissait pas de faire de ce film une analyse du monde particulier des ultra-religieux de Tel-Aviv, mais davantage un laboratoire de l’humanité vivante. Car c’est ce qui fait émerger la beauté, bien au-delà de toute plastique ; et j’ai voulu montrer que ce monde est beau. »

Lemalé et Ha’halal – למלא את החלל (titre original en hébreu), très justement traduit en anglais par Fill the Void ; ou comment remplir le néant du deuil par le transfert d’un devoir programmé en désir singulier.

Le Cœur a ses Raisons – puisque c’est ainsi que le titre du film a été traduit en français – s’adresse à ceux qui sont prêts à ouvrir les yeux sur un monde très particulier, ultra fermé, voire secret ; dont les Israéliens eux-mêmes ne connaissent souvent que l’apparence extérieure. C’est l’histoire a priori sordide d’une jeune fille dont la sœur vient de mourir en mettant un bébé au monde, et à qui l’on propose d’épouser le mari endeuillé. Tout juste âgée de 18 ans, Shira qui a déjà été promise à un mariage arrangé qui semble la réjouir, doit choisir entre l’insouciance de sa jeunesse et ce projet de devenir simultanément la femme de son beau-frère et la mère de son neveu.

La jeune fille est sous le choc : comment épouser le mari de sa sœur morte ? Cela n’est-il pas interdit ? Non, ça ne l’est plus, et une barrière du réel s’effondre de ce fait, dévoilant l’abîme qui s’ouvre par l’alternative qui l’assaille. Répondra-t-elle à la demande de sa mère, qui espère ainsi sauvegarder ce qui lui reste de sa fille tragiquement disparue ? N’est-il pas plus confortable de coïncider avec le programme qui pose les critères de toutes ses décisions, en épousant celui qu’on lui avait déjà « réservé » ?

Lemalé et Ha’halal : Fill The Void

Ce que la mère suggère à Shira, pour elle-même, pour toute la famille et certainement même pour Yohaï, le jeune veuf, est en fait de déplacer toute l’émotion ressentie dans le deuil, sur son envie de se marier. Il s’agit de remplir le vide ainsi créé, mais plus fondamentalement encore, de remplir le vide que le milieu orthodoxe exacerbe dans l’attente de tout mariage.

L’ensemble de ce qui nous est raconté comme une histoire venue d’ailleurs et d’un autre temps, décrit le mariage comme le centre de gravité de toute existence. Et l’attente de ce moment fondateur cristallise ce qui donne toute sa valeur à la pratique religieuse. Pour illustrer le conditionnement qui en résulte, l’amie fidèle de Shira renvoie par contraste le reflet de ce que celle-ci était vouée à vivre, si le décès de sa sœur n’avait pas bouleversé l’ordre des choses. Les moindres détails de la structure de vie qui émerge de cette priorité sont rendus à la perfection. Le timbre des voix est mesuré, chaque regard est calculé, les quelques kilos que la belle Hadas Yaron (qui joue Shira) a pris pour son rôle effacent légèrement la précision de ses traits, la rendant plus anodine et « transparente », sans pour autant altérer sa grâce.

Le bébé qui est officiellement le motif de ce remariage passe de bras en bras, et marque ainsi les étapes qui déplacent progressivement les éléments de la décision. C’est lui qui a produit le vide, il lui revient de le remplir. La circoncision nous est présentée dans une vue plongeante sur le nourrisson, depuis les hauteurs de la synagogue. Elle concrétise le néant qui est désormais à combler, et marque le début de la circulation des émotions, des souffrances et des espoirs qui, dans leur imbrication même, sont le liant de tous les personnages qui participent de l’intrigue.

A l’instar de ce qui est montré dans Wadjda (de Haifaa Al Mansour) et Une seconde femme (de Umut Dağ), l’étrangeté qui caractérise ce milieu très spécial nous est dévoilée dans d’innombrables détails, aussi précis que fidèles, mais sans agressivité ni « reproche ». Mais qu’a voulu nous montrer Rama Burshtein de particulier, de vivant et donc de beau (comme elle l’a dit elle-même) à travers cette situation douloureuse qui, de notre point de vue, peut relever d’un manque de sensibilité ou pire, du saugrenu ?

Le Cœur a ses Raisons

La réalisatrice a précisé que contrairement aux conseils reçus, elle a tenu à faire débuter le film avant la mort de la sœur aînée. Elle a choisi Renama Raz, l’un des plus beaux visages du cinéma israélien, pour incarner celle qui nous quitte dès les premières minutes du film. On a encore l’occasion d’entendre Yohaï saoul pendant la fête de Pourim, dire à sa femme enceinte combien il l’aime. Cet amour explique son refus premier, lorsque sa belle-mère lui propose d’épouser Shira en secondes noces.

La situation dans laquelle la jeune fille se retrouve est plus spéciale encore, et c’est elle qui est au cœur des retournements que scande ce scénario dont la tension monte inexorablement. En effet, au moment tant attendu qui la rapproche du mariage, Shira n’a subitement plus à répondre de ce que son milieu exige d’elle. Pour la première fois, et de manière radicalement inattendue, elle est mise devant un choix. La scène qui fait d’elle la pointe de la triangulaire entre sa mère en attente d’une réponse positive et son père qui répète avec insistance qu’elle a le droit de refuser, nous dévoile un visage pétrifié par la peur. Ce qui par le passé était interdit, se présente désormais comme permis. Cette ouverture des possibles, «tue» l’enfant qu’elle a longuement été en ne répondant que d’arrangements qui la dépassaient.

Dans un premier temps, Shira accepte l’idée de devenir la femme de son beau-frère, pour faire plaisir à sa mère, répondant finalement encore d’un devoir et non d’une décision libre. Mais, lors de cette rencontre, Yohaï dévoile qu’il ne veut pas seulement d’elle pour en faire la mère du petit orphelin qu’il a sur les bras, mais car il la désire «parce qu'[elle] est belle». Le décalage est trop grand. Effrayée, Shira trouve une parade pour fuir cette situation beaucoup trop troublante pour son âme pure.

Yohaï est brisé dans son élan, et sa peine touche la sensibilité de la jeune fille, qui ne peut rester sourde à ce qu’il éveille en elle. Ils rencontrent ensemble le Rabbi, afin d’écouter la voix de la sagesse du guide spirituel de la communauté. Comme tous les personnages secondaires du film, le Rabbi est décrit avec une justesse qui magnifie chaque touche expressionniste du tableau. Il en est de même pour la vieille-jeune fille encore célibataire, confessant la peur de ne pas trouver de mari, ou la tante handicapée, porte-parole de ce que le système a obligé à refouler. Elles participent finalement à l’intrigue du premier plan.

De la mort d’une mère à la naissance d’une femme

Shira est-elle capable de renoncer à l’innocence de sa jeunesse au profit de ce qu’elle ne connaît pas, mais qu’elle pressent subitement comme précieux : le désir d’un homme ? C’est au moment où la mère renonce à sa demande que la jeune fille se retrouve enfin confrontée à un choix réel. De la petite fille qui répond à son devoir en réalisant une mission, à la femme qui découvre comme par accident la voix singulière de son désir, le chemin est tortueux. Ce parcours doit se faire avec une certaine violence, dans un monde où la raison dissimule trop souvent son fondement sensible – à l’instar de la célèbre maxime de Pascal, reprise par le Rabbi lui-même.

Les dialogues du film sont ciselés, chaque mot pèse de tout ce qu’il signifie dans l’ensemble du système religieux pour faire résonner ce qu’il véhicule de spécifique. La vie se fait poésie, et le drame n’échappe pas à l’humour de ce que toutes ces situations programmées deviennent, quand le tragique les décale d’un cran.

La sensualité sous-jacente à certaines scènes, où l’extrême pudeur est pourtant le mot d’ordre dominant, est saisissante. Elle est l’expression de tout ce qui émerge dans les silences et les non-dits d’un monde où les passions n’ont leur expression qu’en état d’ivresse, ou de détresse. Le déplacement du devoir sur le désir n’a pu se faire que parce que les circonstances exceptionnelles qui suggèrent le transfert du deuil sur le mariage en donnaient la «permission». Les dernières scènes du film vibrent de cette intensité qui jaillit des émotions, lorsque celles-ci se confondent pour dire l’unité recréée du sujet, qui renaît à lui-même pour se dire librement.

Le Coeur a ses raisons, Rama Burshtein, avec Hadas Yaron, Yiftach Klein, Irit Sheleg, Israël, 1h30.

9 Comments

  • Répondre mai 17, 2013

    Eric Gervais

    Ce film n’a pas provoqué en moi un « enthousiasme » mais plutôt un vif intérêt. J’ai dû passer l’essentiel de ce film a être happé et donc distrait par les rites plus ou moins extraordinaires de cette communauté.

    De mon point de vue, l’un des sujets du film est ce milieu orthodoxe lui-même :

    Le film présente un milieu très orthodoxe dans lequel tous les lieux, toutes les interactions, toutes les paroles sont marqués par des symboles, des précautions, des rites, des références à l’écriture et a une mémoire collective qui trame et codifie le réel. Ce milieu peut donc paraître très « surmoïque », très enfermant, très étouffant.

    Or le film nous montre un milieu qui laisse place aux désirs. Le film narre les méandres et les atermoiements dictés à cette jeune femme par son conflit intérieur. On y voit cette jeune fille inventer son propre chemin, penser « par elle-même » donc.

    Une scène-choc du film est celle où le grand rabbin vient demander à la jeune fille ce qu’elle désire vraiment (la renvoyant illico donc à sa division subjective). Ce grand rabbin se trouve de fait être le garant en dernier recours du respect du sujet dans sa singularité (et donc d’une éthique du sujet digne de la psychanalyse). Je trouve cette idée belle (trop peut-être?). Je ne connais pas suffisamment la culture juive pour connaître la place qu’elle accorde généralement à cette question de la singularité. Je m’interroge sur le caractère peut-être un peu idéaliste de cette vision que le film nous donne à voir…

    Le milieu qui se dévoile dans le film est un milieu traditionnel qui par ses valeurs paraît extrêmement éloigné du monde marchand (et un peu fou) dans lequel nous vivons. C’est un monde basé sur l’honneur et la coutume. Ce monde qui pourrait paraître arriéré ne l’est pas en fait, au contraire (je ferais là un parallèle avec ce que P. Bourdieu a pu décrire de la grâce et du grand sens des valeurs de peuples traditionnels dans ses études d’ethnologie kabyle).

    A noter également que le dernier plan du film est très troublant : Pour cette jeune femme, alors que l’essentiel s’est joué jusqu’à présent du côté du fantasme, quelque chose va basculer, prendre une autre tournure… Comment s’inscrira-t-elle là-dedans ? C’est une toute autre histoire…

    Merci à Eve pour tes efforts qui nous invitent à partager ton addiction cinéphile !

    Eric

    • Répondre mai 18, 2013

      EVE

      Merci de partager ta vision et ta perception de ce film sur un milieu très particulier effectivement… La dernière scène a posé question a beaucoup de spectateurs, et je te suis à 100% sur les mots que tu as mis dessus, ils sont parfaits ^^

  • Répondre mai 6, 2013

    Floflocon

    « Le cœur a ses raisons » émouvant, troublant, intense, poignant ! De la pudeur et des regards qui parlent ! Un bijoux !!! Je recommande !
    Merci pour ce bel article qui m’a permis de revivre toutes les émotions ressenties lors de la projection!
    Un film à voir et à revoir!
    La beauté et l’intensité du regard de Yiftach Klein dans le rôle de Yohaï n’est que la cerise sur le gâteau !

  • Répondre mai 1, 2013

    Daniel

    Un petit rajout: le mot Halal, en hebreu, veut aussi dire un mort. Lemalé et Ha’halal – למלא את החלל
    veut donc dire remplir le néant et aussi remplir le mort.

    • Répondre mai 1, 2013

      EVE

      Bien vu! Mais c’est un sens plus lointain qui a peu d’occurrences en ce sens… mais cela rajoute à la beauté de ce titre.

      • Répondre mai 1, 2013

        GAEL

        Ce qui est cool avec Cinematraque c’est que j’apprend des choses, même l’hebreu!

  • Répondre avril 30, 2013

    EVE

    Merci ! C’est exactement tout à fait cela 😉

  • Répondre avril 30, 2013

    Myriam

    C’est un très bel article qui sait recomposé la maïeutique du film avec ce vrai dilemme: Comment naître à soi-même?

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