Cinématraque à la Cinémathèque : L’exposition Jacques Demy

Je le confesse, je suis presque néophyte en ce qui concerne le cinéma de Demy (Jacques, pas Mathieu, dont j’ai vu Americano l’an passé). J’ai bien été « en chanté » par Les Parapluies de Cherbourg, et suis tombé en pâmoison devant les robes faaa-buuuu-leuuuuuses de Peau d’âne. Mais, bien qu’ayant fait un caprice pour que l’on m’offre l’intégrale il y a quelques Noël, le coffret DVD reste désespérément figé dans un coin de l’étagère, en me faisant de l’oeil pour que je régale les miens avec son contenu. Tout cela pour dire que je me suis rendu à l’exposition de la Cinémathèque ouvert à la découverte, prêt à découvrir plein de choses. Les expositions temporaires de cette institution cinéphile étant généralement pensées pour être accessibles au plus large public possible, sans laisser les connaisseurs psycho-rigides sur leur faim.

En perm’ à Nantes

C’est dans une sorte de « reconstitution » du passage Pommeraye que l’on se fait déchirer notre ticket. « Reconstitution » est un bien grand mot, « évocation » serait plus pertinent tant ceux qui connaissent ce lieu emblématique de Nantes, et du cinéma de Jacques Demy, peineront à retrouver, sur 10m2, l’émotion que peut susciter la visite de cette galerie marchande classée monument historique. Le visiteur se reflète sur les parois et se mêle aux personnages qui ont traversé les films du réalisateur. Bonjour la métaphore : on passe de l’autre côté du miroir. Premier arrêt à Nantes, donc, ville de naissance de Jacques Demy, et qui a servi de décor à plusieurs de ses films, dont son premier long, Lola. Ses parents tiennent un garage, lui, bricole ses premiers films. A 13 ans, il signe Le Pont de Mauves, petit film d’animation de deux minutes décrivant un bombardement, dans une explosion de couleurs. Les oeuvres de jeunesse – son film de fin d’études, Les Horizons morts, tourné à 20 ans ; Le Bel indifférent, d’après Cocteau, réalisé à 26 ans, entre autres – sont toutes évoquées dans cette première salle, où des extraits, archives d’époque et correspondances avec Jean Cocteau, aident à incarner ses coups d’essais fondateurs. On apprend que c’est au Festival de Tours, en 1958, que Jacques Demy a rencontré Agnès Varda, sa future femme. Elle y présentait Du côté de la côte. Lui, Le Bel indifférent. La réalisatrice confie ses souvenirs de cette rencontre sur un petit panneau. Ses souvenirs à elle, disséminés tout au long du parcours, servent aussi de fil rouge à la visite.

« C’est qui Catherine Deneuve ? »

On laisse ensuite de côté le noir et blanc de Lola et de La Baie des Anges, pour la bonbonnière des Parapluies de Cherbourg. La Palme d’Or 1964 a droit à un joli espace coloré, où l’on peut regarder et écouter plusieurs scènes clés. « C’est qui Catherine Deneuve ? », demande un ado de 15 ou 16 ans à sa soeur… De consternation, je lève les yeux au ciel et m’arrête sur cette phrase de Demy : « Les Parapluies, c’est un film contre la guerre, contre l’absence, contre tout ce qu’on déteste et qui brise un bonheur. » Quelques lignes qui résument à elles seules ce beau mélodrame, et me rappellent combien mon coeur fut serré lors de la scène finale, alors que ma mémoire n’avait enregistré qu’un flot de couleurs pop. Tout cela entre en résonance avec le dessin animé du très jeune Demy vu un instant plus tôt : un pont détruit, la noirceur de la guerre, mais les couleurs pour ne pas tout concéder à la tristesse.

Ré mi fa sol sol sol ré do

Elles sont deux soeurs jumelles et nous attendent dans la salle d’à côté. Pour être franc, je ne connaissais des Demoiselles de Rochefort que la cultissime chanson des demoiselles aimant la ritournelle, les calembours et les bons mots. Et c’est sans doute cette partie de l’exposition qui m’a le plus convaincu de visionner le film sans tarder. Dans une vidéo, Françoise Dorléac explique sa rencontre avec Gene Kelly. Sous verre, l’histoire des deux soeurs se raconte dans un roman photo d’époque. Et, un peu plus loin, on se retrouve dans une « évocation » (oui, parce que « reconstitution » n’est pas le mot le plus pertinent, tout ça, tout ça…) de la galerie d’art où je découvre l’image de Jacques Perrin en marin peroxydé. Une image qui m’était inconnue jusqu’alors. Et je dois être passé à côté de quelque chose, puisque le blondinet trône sur des affiches de l’exposition et sur certains produits dérivés de la boutique… Bref, j’ai connu une sorte de choc esthétique ; du genre de ceux qui pourraient vous inciter à regarder Le Peuple migrateur à 2h du matin.

Americano

« C’est sexy, le ciel de Californie », chante Mylène Farmer. La salle consacrée à la « période américaine » de Jacques Demy, un peu moins. Murs immaculés, néon bleuté… Malgré quelques affiches psychédéliques, ça manque de faux gazon pour donner envie de se rouler par terre au nom du flower power. Entre 1967 et 1969, Jacques Demy et Agnès Varda ont donc vécu aux Etats-Unis. Fasciné par l’aspect « cinématographique » de la ville et par l’énergie qui s’en dégage, Demy se décide à tourner Model Shop, dans lequel on retrouve Anouk Aimée en Lola. Harrison Ford s’étale sur l’un des murs de la salle pour nous parler : il devait jouer le rôle principal, qui aurait d’ailleurs été son premier à l’écran, mais les (fichus) producteurs en ont décidé autrement. Qu’importe, il explique avoir tissé des liens d’amitié forts avec Demy, et avoir beaucoup appris à ses côtés. Vous ne regarderez plus Indiana Jones de la même façon.

Il était une fois

On poursuit dans un monde fantastique et/ou fantasque, celui des contes et des mangas. On ouvre grand les yeux devant les répliques des robes faaa-buuuu-leuuuuuses de Peau d’âne. Et encore plus grand (fétichiste style), devant la vraie peau d’âne qui a tant bien que mal traversé les années. On imagine Catherine Deneuve dedans (« C’est qui Catherine Deneuve ? »). Et on rêve. La magie du cinéma, tout ça, tout ça… Des espaces plus (Le Joueur de flûte) ou moins (Lady Oscar) restreints sont réservés aux films en question. On apprend ainsi que Lady Oscar, adaptation d’un manga (alors que le « Club Dorothée » n’existait pas encore), n’est jamais sorti sur les écrans français et qu’il a été financé par des capitaux japonais.

Trois films pour la fin

L’ultime partie de la visite, consacrée à Une chambre en ville, Parking et Trois places pour le 26, se fait plus sombre. Une chambre en ville marque le retour à Nantes, fait souffler le vent de la révolte et évoque la lutte des classes. Parking est une sorte de retour à Cocteau, via une relecture d’Orphée dans une ambiance kitsch (la seule et unique faute de goût de la filmographie de Demy ?). Et Trois places… convoque marins, prostituées et chorégraphies pour marquer le point final d’une oeuvre qui, malgré le nombre d’univers explorés, s’avère extrêmement cohérente. C’est tout con, mais je suis reparti de l’expo avec une tasse décorée du proverbe chinois ouvrant Lola, et qui, à lui seul, résume le cinéma de Demy : « Pleure qui peut, rit qui veut ».

Exposition Jacques Demy, à la Cinémathèque française, 51, rue de Bercy (Paris 12e), jusqu’au 4 août (fermée le 1er mai et les mardis).

Je suis cinéphage, avec un appétit particulier pour les films de genre. Je fais rarement la fine bouche, je ne dis pas « je n’aime pas » tant que je n’ai pas goûté, et je peux même me régaler de films que beaucoup trouveront indigestes. Mon péché mignon : le cinéma horrifique italien. Mes recettes préférées : celles du chef Dario Argento. Et quand je ne m’attable pas devant un film, je suis journaliste.

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