[DVD] Después de Lucía, le lac des signes

La sortie en DVD de Después de Lucía de Michel Franco permet de décrypter trois plans-séquences, trois points de vue discursifs.

1/ Un homme, au volant. Le premier plan a valeur d’emblème, il pose un regard, met en œuvre un système taiseux, une frontalité qui cache son nom. Rien n’est plus familier que cette route, ligne droite de grande ville. L’air y paraît vicié, depuis l’habitacle de la voiture. Un tel moteur active notre regard, comme il l’éveillait au seuil de Bataille dans le ciel de Carlos Reygadas, et trace son sillon, réaliste. Et si cette séquence en forme de réplique (même engueulade suivie d’une bagarre avec un chauffard), croisement du faux documentaire et de la fiction en germe, formait une matrice pour des pans entiers de cinéma ? Et si son laconisme, mais aussi sa rugosité, se révélaient accueillants ? On le comprend, ce plan-séquence fait système, déléguant beaucoup au hors cadre. Car, peu à peu, ce dernier va investir le plan, et le personnage, qu’on suppose refermé, buté, d’exclure toute présence dans son champ de vision, laissant sa voiture en pleine voie, s’improvisant piéton.

Que dit cette ouverture ? Un tel dispositif a été perçu au Festival de Cannes comme terroriste. Quelques critiques ont évoqué une gêne ou Michael Haneke, ouvrant l’épineux débat sur l’omnipotence du point de vue. Vaine polémique ?

2/ Le deuxième arrêt sur séquence nous informe davantage ; mieux encore, il captive. Lors de la scène dans la piscine, le personnage d’Alejandra acquiert une densité par son seul regard. La mise en scène est d’une simplicité édifiante. La fixité du cadre resserre le groupe d’amis dans une ronde festive, qui voit s’enchaîner rasades de vin au goulot et tirages de taffes sur un joint de fortune. Le soir est tombé, les rires fusent, un garçon fait boire l’adolescente et arrose ses cheveux d’alcool. Le joint est à peine évoqué qu’il modère son visage ; on passe des sourires à une angoisse sourde, palpable, que scande le trajet du joint d’une main fébrile à l’autre. On évoque la froideur de l’eau. Quelque chose est cassé, la fête semble gâchée. Ces détails égrènent des changements, tous sont contenus dans le jeu saisissant de l’actrice, dans ses yeux. Le mutisme de la scène renvoie à l’ouverture du film. Cette fois, la dialectique envahit le plan. Dans l’eau, Alejandra se fait toute petite.

3/ L’image baigne dans une lumière crépusculaire, métallique. Imitant leur victime partie rincer son corps de pisse, les jeunes se meuvent vers la mer, séparément et ensemble. Después de Lucía est hanté par le motif de la meute. Michel Franco filme comment l’horreur fermente et soude le groupe. La grandeur du film tient au fait qu’il restitue l’essence totalitaire de la bande, et l’émulation qui mène aux pires attitudes, à l’abjection. Une deuxième fois, Alejandra s’évanouit dans le plan. La photographie de groupe rejoint ainsi les deux autres séquences, formant provisoirement un fabuleux triptyque sur l’oubli de soi et la disparition du sujet. Avec minutie, au fond du cadre.

Después de Lucía, de Michel Franco. DVD édité par Bac Films.

Cousin lointain de Christophe Lambert. Aime Rosetta, Caroline Proust, la 3-D et les fondus enchaînés. S’enivre de films noirs. Devient tout vert quand on lui parle de Lars von Trier. Chasseur de têtes, rayon critique, fétichiste du texte, surtout ceux des autres.

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