The Grandmaster, le ballet des automates

The Grandmaster s’avance à nous comme un épique work in progress, un monstre à plusieurs têtes. Dès son ouverture, le film offre une plénitude et un souffle en tous points sidérants. Le désir proliférant dans chaque plan enroule le spectateur dans un état proche de la fascination. Puissance, magnificence des lumières, surlignent la croyance absolue du cinéaste dans les possibilités de la coupe, du ralenti et autres joyeusetés maison. De même qu’il existe une infinité de techniques martiales (dont une fameuse nommée « les 64 mains »), Wong Kar Wai calque les variantes du combat sur une infinité de points de vue. Science de l’alchimiste, dont la technique s’adapte ainsi aux préceptes qui président aux arts martiaux : vitesse des coups, jeux sur les rythmes, la verticalité, mais aussi grigris et bottes secrètes.

Il en résulte une foi dans la mise en scène sans nulle autre pareille, où le moindre fourmillement imprime un ton, une syntaxe qui excède l’image, telle une enluminure baroque que chacun jugera art pompier, boursouflure, ou best wu xia pian ever. Wong Kar Wai vise le minimalisme dans l’excès, le détail macroscopique. Chez lui, le plan est nacre, voile, prisme et rosace. Cotonneuse et instable, l’image se fait matière, trouée visuelle (les magnifiques arrêts sur photographie) ou sonore (le cliquetis de boucle d’oreille) qui dilatent temps et espace. Le cinéaste compose les plans et les prises de vues dans leur globalité, à travers leurs faisceaux de possibilités. Agencer les séquences comme une voie, ni stable, ni provisoire, mais entre les deux : le montage, dans son art du sampling, défie constamment la grammaire du cinéma. Plus radicalement que dans 2046, tout plan est susceptible de disparaître. Ici, toute image mouvante est amenée à perdurer, à poser son empreinte dans l’échelle d’une vie. Tel est ce lieu que creuse l’image, où elle pose son sédiment, nouveau sacre d’un créateur dont l’obsession aura toujours été d’habiter le temps.

Or, derrière cette quête qui transforme les images en écrin, The Grandmaster est plongé dans le doute. Le film est hanté par « l’instant décisif » (cher à Henri Cartier-Bresson), ce moment prégnant où l’objectif se déclenche, captant un instantané de vie. Paradoxe : quand Zhang Ziyi traverse un couloir, on dirait que plusieurs années s’écoulent. L’échelle des plans varie, le style affirme sa permanence : la scène exhibe une matrice autour de laquelle tournoient d’inlassables motifs (néons, volutes de fumée…). Alors, l’ennui trouve des habitacles exigus, le temps se replie sur lui-même, enchevêtre strates du passé et moments de repli, d’itinérance. L’émotion secrète une autre ivresse : il est question du poids de l’héritage, des pouvoirs complexes de l’art et de son impossible partage. Condamnés à brader leur savoir, appauvris par la crise, les personnages se fêlent, s’exilent d’eux-mêmes. Le regard fixe d’Ip Man et la mélodie remixant Morricone prennent des accents leoniens déchirants. Figurines de cire éprouvant le passage des saisons, réduites à la solitude de leurs disciplines, et à d’éternels regrets.

Chez WKW, l’inconscient filtre autant de la pyrotechnie des combats que du geste maniériste de son cinéma. Une nouvelle fois, il heurte les corps dans le fracas des chromos, ouvrant une question existentielle, la difficulté qu’ont deux êtres disjoints, coupés d’eux-mêmes, à s’accorder. Il ne manque rien d’autre qu’une ombre planante, silencieuse, qui engourdit le récit et les êtres, laissant voir des forêts enneigées. Les corps deviennent enveloppes vides, chevaliers errants dans des paysages semblables à des échos de leurs enfances. En fondant le spleen de ses automates dans des décors opératiques flamboyants, WKW rejoue et orchestre sa propre légende.

The Grandmaster, Wong Kar Wai, avec Tony Leung, Zhang Ziyi, Chang Chen, Chine, 2h02.

Cousin lointain de Christophe Lambert. Aime Rosetta, Caroline Proust, la 3-D et les fondus enchaînés. S’enivre de films noirs. Devient tout vert quand on lui parle de Lars von Trier. Chasseur de têtes, rayon critique, fétichiste du texte, surtout ceux des autres.

7 Comments

  • […] Madeleine pour cinéphiles détraqués, ou sésame pour ceux qui lui vouent un amour illimité, The Grandmaster se donne tout entier, puis se dérobe. Le panégyrique final, tombeau visuel où déambulent différents spectres du cinéma maniériste, offre à ce titre la plus troublante des étreintes. […]

  • Répondre avril 18, 2013

    FBP

    C’est dingue ça quand même, cet engouement pour ce film… Décidément, je ne comprendrai jamais pourquoi les arts martiaux ne peuvent être appréciés par nos pays occidentaux que comme des formes oniriques, mystique, voire surnaturelles d’expression. Après l’invasion, il y a dix ans, des Tigre et Dragon et autres Hero, au lieu de découvrir les films d’origine, c’est comme si on avait attendu que le Maître WKW nous rappelle qu’en se concentrant bien fort, on peut, nous aussi, faire tomber des cristaux de neige des branches d’arbre à 10 m de distance….
    Grrr. Ca m’énerve presque autant que la scène finale de Kill Bill 1!!!!

    Pour info : http://www.vodkaster.com/Listes-de-films/Les-meilleurs-films-de-tape

    • Répondre avril 18, 2013

      Lyon-Caen

      Je me sens pas trop concerné par ta réaction, FBP, on peut aimer le film sans avoir tout vu… et en parler sans l’inscrire dans une histoire de genre (on n’est pas à Positif, et encore moins à la fac). Je n’ai pas attendu Tigre et dragon pour aimer le wu xia pian, ou Tsui Hark. Mais d’accord pour Kill Bill, c’est très énervant. Pas comparable pour moi à ce film, qui n’est pas dans le recyclage ou le palimpseste (sinon du film qu’il aurait pu être, ce dont je parle un peu au début)…

      • Répondre avril 18, 2013

        FBP

        J’avoue, l’énervement me fait perdre un peu mon discernement… D’autant que ton article est très bien écrit. Ceci dit, je ne dis pas qu’il FAUT avoir vu les autres, mais je suis en rage contre WKW car sa démarche n’est pas honnête : déjà il annonce « la légende d’Ip Man ». Ce n’est pas une légende, le type a existé. Ensuite, en exergue, il cite Bruce Lee : « a kung fu master doesn’t live for. He just lives. » Et bien, pour moi, Wong kar Wai, n’a pas juste « fait ce film » : il a cherché, pendant six ans, et voulu dire les choses telles qu’elles ne sont pas, a tourné autour du pot, de façon maniérée, a fantasmé les kung fu et cette époque en Chine telle qu’il lui plaisait de se la représenter… Si le kung fu ne l’intéresse pas, ce qui est clairement le cas, et bien, qu’il réalise un film sur autre chose. Non?

        • Répondre avril 22, 2013

          Elsa Renouard

          Je suis d’accord et pas d’accord avec toi François. Contrairement à toi, Gilles, je trouve que les combats de Kung fu sont assez mal filmés, en particulier le premier. On ne voit ni les corps, ni les mouvements, c’est du gâchis! Si c’est pour voir des clous qui sortent de leurs ornières, c’était pas la peine de faire ce film-là. Mais tous les combats ne se ressemblent pas, il me semble. Dès qu’il filme des femmes, je ne sais pas pour quelle raison, il s’éloigne un peu et c’est beaucoup plus réussi (le combat de ZZ avec le méchant, ca a de la gueule quand même). Inégal à cet égard, donc et je comprends que ça énerve un peu les fans.
          En même temps, c’est un film incroyable de recréation de légende sur ce que c’est que la Chine et c’est absolument génial de voir avec quelle liberté WKW se saisit d’un modèle populaire pour en faire tout autre chose. Pour moi, ça s’approche un peu de « La Porte du paradis », une relecture des mythes américains par le biais d’un western. C’est intelligent, philosophique et vachement beau, non? Je crois qu’il faut regarder le film un peu moins en fan de films de tape et un peu plus en cinéphile pour l’apprécier. Tu n’aurais pas préféré un biopic fade de Ipman, si?

  • Répondre avril 18, 2013

    EVE

    « Un maitre d’art martiaux ne donne pas de but à sa vie, il la vit, tout simplement… ».
    Un père, une fille; un maitre, un élève. Un pays, une guerre, des batailles de chaque instant.
    Panama blanc, portails en fer forgé, rouge à lèvre sur peau blanche, et ralentis d’éclaboussures.
    Un film dont la beauté est si pure, cette beauté platonicienne qui dit la perfection de chaque plan, de chaque scène, n’a même pas besoin d’être compris pour éblouir…
    Les sous-titres étaient inutiles, je n’aurais pas saisi d’avantage les tenants et les aboutissement de ce conte venu d’ailleurs en n’écoutant que cette musique qui a envahi mon âme et mon corps; je suis sortie subjuguée.

  • Répondre avril 17, 2013

    EVE

    Wouaw! ça donne envie! j’y cours et je reviens vers vous ^^

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