Histoire de détective : l’ordre, what else ?

Une plongée vertigineuse dans un commissariat de New York, à travers un huis clos qui fait vaciller l’ordre moral.

Histoire de Détective fait le pari du polar démultiplié mais concentré dans un seul lieu : le commissariat du 21e district de New York. Entre quatre murs, ce sont divers types de criminalité qui défilent dans le bureau du premier étage. Du petit larcin au banditisme artisanal, jusqu’à l’affaire criminelle. Un pari difficile, surtout lorsque le scénario est adapté d’une pièce de théâtre. Les dialogues s’enchaînent, au risque de dériver dans le théâtre filmé.

Mais c’est justement là où le film nous surprend en prenant un chemin détourné. Les éléments qui nous mèneraient vers la théâtralisation pure nous conduisent vers un réalisme d’une forme inattendue. De longs plans, un noir et blanc où dominent les nuances de gris sans éclat. Mais surtout un dialogue au verbe cru instaurant un affrontement entre flic et criminel dans une dureté proche du sordide quotidien, nous mettant presque mal à l’aise. Un naturalisme acéré qui augmente le climat d’oppression en nous faisant suivre chacun des malfrats qui atterrissent dans ce commissariat. Face à eux, des flics dont le sordide humain est le paysage quotidien, et qui traitent avec cynisme et indifférence ce rebut de l’humanité qui défilent chez eux.

Le réalisme sans concession des rapports donne à voir à froid toute la violence qui se cache sous le vernis d’une société policée. Un film qui cogne de tous les côtés et qui laisse le dialogue aller jusqu’au bout, révélant le sordide de chacun des personnages, faisant exploser la violence physique après la violence verbale. Là où le polar traditionnel (des années 30 et 40) suggère la laideur humaine par une ellipse ou des jeux de métaphore, le film nous le montre dans toute sa crudité, par le réalisme des dialogues étalés dans la longueur du plan. Un plan, qui n’est pas à proprement parler un plan-séquence mais qui tente d’extirper sous nos yeux tout le malaise qui gît à l’intérieur des personnages, criminel comme flic. Ainsi la théâtralité apparente se retourne contre elle-même, ou plutôt, l’origine théâtrale du scénario lui donne paradoxalement tous les moyens pour s’en affranchir.

Les dialogues de chaque micro-histoires fusent, se croisent, s’entrechoquent. Le huis clos transforme ainsi le bureau de police en véritable laboratoire où se décide le destin d’un criminel. L’homme qui est emmené dans ce commissariat en ressort soit en se voyant octroyer le faible soupçon de petit malfrat qui peut encore s’amender, soit en se voyant attribuer l’identité d’un criminel en puissance déjà irrécupérable. Un bureau l’air de rien, entre quatre murs, mais qui est comme un entre-deux de la société, faisant, avant le passage au tribunal, un premier tri entre le Bien et le Mal, avec le pouvoir de transformer l’homme innocent en criminel potentiel.

A partir de là, le film tente une forme de dissection de ce lieu d’« entre-deux », en cernant la figure du flic donné à voir dans toutes ses aspérités. Le parangon en est l’inspecteur McLeod incarné par Kirk Douglas. Un personnage carnassier qui n’est pas sans rappeler le journaliste sans scrupules que l’acteur interprète avec la même voracité dans Ace in the Hole (Le Gouffres aux chimères de Billy Wilder, datant également de 1951). Ici, au lieu du journalisme à sensation, c’est la rigidité de l’ordre dont il incarne l’anti-héros aveugle. Avec aussi – mais à un degré plus troublant et moins cynique que chez Wilder – la part d’autodestruction.

Jim McLeod est un flic hors pair, celui qui a à charge les gros dossiers du commissariat. La psychologie du personnage reprend une trame classique déjà exploitée dans les polars, à savoir le flic aux coups faciles, d’autant plus impitoyable qu’il vient d’un milieu criminel (souvent le père, le cas ici). C’est la visite d’un avocat puissant qui actionne l’engrenage. Ce dernier vient demander au commissaire (donc le supérieur de McLeod) de ne pas confier l’affaire de son client à McLeod réputé avoir le coup de poing facile, surtout lorsqu’il s’agit d’un règlement de compte personnel. Tel est du moins l’argument de l’avocat et sa stratégie pour écarter McLeod en éveillant le soupçon du commissaire. Une ambiguïté pèse en effet sur le criminel (le Docteur Schneider qui pratique l’avortement en clandestinité et soupçonné du meurtre de ses patientes) que McLeod veut à tout prix faire passer sur la chaise électrique, et les problèmes de santé de la femme de ce dernier, qui ne peut avoir d’enfant depuis qu’elle a consulté un médecin aux pratiques peu rigoureuses. Cette enquête va mettre à mal le statut d’ordre moral représenté par McLeod.

Parallèlement, le récit avance avec le sort des petits malfrats échoués au commissariat dont les dossiers reviennent à McLeod en dernière instance. Autrement dit, des hommes vont se voir condamner par un autre, qui au même moment, voit ses principes moraux s’effondrer. Une descente aux enfers intérieure, qui met à mal ce symbole de l’ordre qu’est le commissariat de police. Le démantèlement progressif des idées auxquelles croyait l’impitoyable inspecteur, explorant une à une les limites des principes à la base de son travail, s’apparente quasiment à une forme de généalogie de la morale. Les longs plans aux angles accentués, les contre-plongées qui soulignent les rapports de force et l’oppression latente, sont comme des coups de scalpel qui tentent de voir ce qui se cache derrière cette figure de l’autorité. Et lorsqu’on atteint enfin le tissu intérieur, le gros plan du visage de McLeod surgit comme l’ultime tentative de cerner ce mal à l’intérieur du Bien. Un plan rapproché au plus près, introspectif, à l’éclairage uniforme ennemie de toute zone d’ombre, pour scruter cette âme opaque et tenter de comprendre pourquoi la balance du Bien et du Mal s’est agencée dans cet équilibre là et pas autrement. Le visage de Kirk Douglas, dans ses derniers retranchements, apparaît blafard, sans clair-obscur, aux traits lisses mais convulsifs, chargés de toutes les contradictions.

Un plan qui résume dans une simplicité désarmante la tragédie d’un pouvoir bâti sur une erreur.

Histoire de détective, William Wyler, avec Kirk Douglas, Eleanor Parker, William Bendix, Etats-Unis, 1h43.

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