Le Premier homme, sanctuaire pour Albert Camus

Albert Camus présente un lourd passif au cinéma. Si La Peste (1992) trimballe une réputation exécrable (souvenirs de William Hurt en chemise blanche suintant la peur), c’est Luchino Visconti qui a sans doute saisi le mieux, dans L’Étranger (1967), l’œuvre séminale de Camus. Chez l’écrivain, l’écriture suggère un paysage, une ligne blanche où peine à s’incarner l’homme. Pour vivre, exister, l’homme doit éprouver, sentir, s’aimer et tuer. Voici rapidement esquissés quelques-uns des préceptes de la pensée existentialiste, à l’aune de ses écrits. C’est dire si l’auteur fait office de mastodonte, de pari impossible aux yeux des scénaristes.

En adaptant Le premier homme de Camus, Gianni Amelio évacue le poète, l’écrivain et le philosophe. Au passage, il fait fi d’une tradition littéraire italienne, qui s’imprègne du courant existentialiste allant de Pavese, Svevo, Pratolini, à Bassani. De fait, le film s’attaque à une facette moins connue du mythe Camus. Au plus près de lui, c’est l’homme qu’il veut sonder. Malaise.

Adaptation, vraiment ? Le cinéaste taille dans le livre, piochant entre les scènes, mais fait abstraction de la recherche du père, le cœur de l’œuvre initiale, et plus globalement, de la forme ouverte du livre qui resta inachevé. La première partie se veut un condensé de l’enfance ; la seconde opte pour les retrouvailles de l’illustre auteur avec sa mère et quelques amis. Si, d’emblée, la figure de l’orateur est convoquée (Jacques Cormery face à un parterre universitaire), ce double de Camus est vite dépourvu de toute épaisseur ou ambigüité. Suit une drôle de panoplie : homme public, solidaire, fils aimant… Glissant sur chacun des thèmes, le point de vue construit une imagerie mièvre de l’écrivain, qui verse dans l’archive, l’académisme criard.

À l’origine, Le premier homme est une autobiographie romancée. De la biographie subsistent des chromos, que le cinéaste étire laborieusement entre passé et présent. Au roman, Amelio préfère l’illustration, la gommette. Personnifier Camus en marionnette, avec la question de l’Algérie Française en toile de fond, le dispense d’une vraie réflexion sur l’engagement de l’écrivain. Quelque chose coince dans les scènes d’intérieur, statiques, alignant des plans de visages figés dans la gravité. Dehors, en guise de lyrisme, Amelio filme les enfants qui chapardent, la chaleur des rues d’Alger ou, lourde métaphore, l’amitié contrariée entre deux enfants. Mutique puis bagarreur, la figure du petit arabe souligne la négligence des scénaristes. L’échec filtre des détails, les journaux de l’époque, comme de l’impulsion générale : on se pique de croire un seul instant au lent éveil à l’autre, au sens de la justice que l’enfant porterait en germe. Quid de la recherche identitaire qui filtre de chaque ligne ? Ce premier homme édulcoré va hélas faire le plein de scolaires.

Tristement, le petit Camus illustré s’enfonce dans une léthargie, en forme d’impasse intellectuelle : pour comprendre l’œuvre d’un auteur, il faut en revenir à l’enfance. Ce lieu commun ancestral qui voit préférer l’humain aux écrits (on le voit gribouiller une fois), crée l’illusion d’un Camus humaniste. Et si la reconstitution tue dans l’œuf la poésie, c’est bien cette idéologie gâteuse qui finit d’enterrer le film et son personnage dans un hommage mortuaire.

Le premier homme, Gianni Amelio, avec Jacques Gamblin, Catherine Sola, Maya Sansa, Denis Podalydès, Nicolas Giraud, Nino Jouglet. France, 1h41.

Cousin lointain de Christophe Lambert. Aime Rosetta, Caroline Proust, la 3-D et les fondus enchaînés. S’enivre de films noirs. Devient tout vert quand on lui parle de Lars von Trier. Chasseur de têtes, rayon critique, fétichiste du texte, surtout ceux des autres.

2 Comments

  • Répondre avril 14, 2013

    Cécile d'Eaubonne

    Waouhhhh !!! Oui … Ça matraque pour faire « savant ». Et le réquisitoire sue la mauvaise foi !

    D’un temps, d’une enfance plutôt banale, rejoint par celui de l’adulte en pleine guerre d’Algérie, le réalisateur qui est servi par d’excellents comédiens, nous offre d’entrer dans le monde d’un Albert Camus qui gardera toujours une part de mystères, voire de contradictions.

    Un film qui m’a conquise en alternant scènes d’hier et réflexions sur le présent subi avec beaucoup d’à-propos. Et pour l’aventure philosophique, ce n’est pas défendu de refaire quelques plongeons dans les textes édités par Gallimard.  » L’homme révolté » fut un jeune garçon et j’ai apprécié de partager une partie d’une soirée avec lui.

  • Répondre mars 26, 2013

    Elmanumanu

    Ça matraque dur ! Mais en lisant votre article j’ai comme l’impression :

    1) que vous n’avez pas lu le livre de Camus dont vous vous faites une idée d’ailleurs très académique (témoignant de quelques années en fac de lettres). Vous avez lu l’étranger (en seconde), la peste (en première) et vous vous faites donc une idée de ce que doit être le livre premier homme. Rappelons que c’est un livre (assez chiant d’ailleurs car c’est une esquisse inachevé) où Camus à travers la recherche du père évoque longuement son enfance, ses rapports avec sa grand mère terrifiante et sa mère sourde.

    Mais peut importe. La livre de Camus est une chose, le film en est une autre. Et en lisant votre article, j’ai comme l’impression que :

    2) Vous n’avez pas vu le film – ou – vous avez posté des tweets pendant la séance avec votre téléphone portable – ou vous avez mangé trop de pop corn. Par exemple, contrairement à ce que vous dites, le film n’est pas découpé en 2 parties (l’enfance, l’age adulte) mais en un ensemble de séquences qui s’alternent en entrecroisant une série de thèmes qui se font échos les uns aux autres.

    Enfin il me semble que vous avez pompé une partie de l’article du Monde Internet en reprenant l’expression « le petit Camus illustré »…

    Bref ça matraque mais c’est de l’arnaque.

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