Au bout du conte : à défaut d’enchantement

Laura rencontre le grand amour, comme dans ses rêves. Sandro croit en ses talents, mais pas suffisamment en lui-même. Marianne s’imaginait comédienne et désespérait de le devenir un jour. Pierre, pourtant cartésien, ne peut s’empêcher de trembler à l’idée de sa mort imminente, qu’une voyante lui avait annoncée.

Regardez Agnès Jaoui sur l’affiche. Son sourire pincé, légèrement crispé, et sa tenue de bonne fée empruntée à la troupe des feu-Robins des bois. Elle est à l’image du film, qui parle des contes sans être enchanteur. Le scénario signé par les Jabac (pour ceux qui l’ignorent, on dit Jabac comme on dit Brangelina) mêle donc ces histoires qui ont bercé nos enfances à une intrigue chorale comme ils les affectionnent. Leur objectif : se moquer de nos croyances et superstitions, de notre attente du prince charmant (ou de la princesse au petit pois) et de notre peur des grands méchants loups (ou des belles-mères). De la part des auteurs de Cuisines et DépendancesUn air de famille ou du Goût des autres, on pouvait s’attendre à davantage de causticité. A quelques occasions, le mélange des références – il y en aurait plus d’une centaine, selon Agnès Jaoui – fonctionne, mais le manque de subtilité est parfois criant. Qu’une jeune fille, toute de rouge vêtue, rencontre en forêt un certain monsieur Wolf (le regard de prédateur de Benjamin Biolay est plutôt convaincant, soit dit en passant) n’est pas d’une finesse achevée… Attendez-vous donc à croiser également un Cendrillon (oui, un), une marâtre obsédée par sa beauté et une belle dormant (chez sa tante, qui vit de l’autre côté des bois). Difficile de dire si le personnage incarné par Bacri fait allusion à la Bête ou à Grincheux, mais il reste du pur Bacri. Râleur, grognon, mal léché, les fans seront ravis.

Au bout du conte peine à trouver le bon équilibre entre la fantaisie et un certain pragmatisme. La métaphore sur les contes de fées pris à contre-pied n’est pas filée entièrement. Ou alors de fil blanc. Il n’y a ni de quoi s’endormir debout, ni de quoi tomber d’ennui, mais le film se révèle sans grande consistance, très anecdotique, en fin de compte.

Il y a un mois, sortait discrètement sur les écrans Tu honoreras ta mère et ta mère. Le film de Brigitte Roüan multipliait les références à Œdipe Roi pour mieux parler d’une fratrie plus ou moins unie et de leur mère ultra-possessive, étouffante et limite castratrice. La réalisatrice parvenait – à l’image de la smala jouant sur scène, en Grèce, sa version customisée de la célèbre tragédie antique – à digérer ce matériau et à y faire allusion par de fines variations. Le fratricide était, par exemple, représenté par un bébé enfermé par son grand frère dans une valise, avant d’être trimbalé dans toute la maison. La maman se montrait particulièrement tactile avec ses grands enfants trentenaires, qui ne manquaient pas de lui rappeler qu’aucun n’était son mari. Une manière de symboliser l’inceste, mais un pas de côté, dans la description d’une banale scène familiale. Tu honoreras… tout aussi choral qu’Au bout du conte, parvenait ainsi à prendre à rebours les mythe l’inspirant – bien plus austères qu’une histoire de Perrault – sans sombrer dans la fantaisie factice. Le résultat était gorgé de soleil, enjoué, enthousiasmant. Et, pour le coup, véritablement enchanteur.

Au bout du conte, Agnès Jaoui, avec Agathe Bonitzer, Arthur Dupont, Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri, France, 1h52.

Je suis cinéphage, avec un appétit particulier pour les films de genre. Je fais rarement la fine bouche, je ne dis pas « je n’aime pas » tant que je n’ai pas goûté, et je peux même me régaler de films que beaucoup trouveront indigestes. Mon péché mignon : le cinéma horrifique italien. Mes recettes préférées : celles du chef Dario Argento. Et quand je ne m’attable pas devant un film, je suis journaliste.

2 Comments

  • […] de disette du cinéma français, et au risque de paraître un peu vieux jeu, je conseille vivement Au bout du conte, d’Agnès Jaoui. Certes, la mise en scène reste assez pauvre ; certes, les parallèles […]

  • Répondre mars 10, 2013

    Squizzz

    Les défauts du film que tu pointes sont justes, mais personnellement la dynamique de l’ensemble, les dialogues très bien écrits et les personnages bien dessinés font que le film emporte mon adhésion.
    Concernant « Tu honoreras ta mère et ta mère » est effectivement injustement passé inaperçu, par contre je trouve que par sa forme, il est moins dans la tradition du film choral, j’ai du mal à l’apparenter à ce genre. Et les deux films sont aussi peu structurés l’un que l’autre. Pour moi, il se valent.

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