A la merveille : se souvenir des belles choses

Après cinq chefs-d’œuvre sortis au compte-goutte, A la merveille succède à Tree of Life à peine deux ans après sa présentation à Cannes : comme si, à l’approche de la vieillesse (Malick aura bientôt 70 ans), le besoin de créer se faisait nécessité impérieuse, comme si toutes les questions existentielles devaient trouver leur moyen d’expression. En ce sens, A la merveille se situe dans la même veine que Tree of Life et propose une réflexion mystique et sensorielle à portée universelle. Au-delà de toute considération qualitative, une chose est sûre : Malick creuse son sillon expérimental et poursuit l’exploration d’un langage cinématographique proche de l’abstraction. Une fois la digestion accomplie, et malgré des faiblesses non négligeables, il reste les traces rémanentes d’un film d’une rare beauté, tel le souvenir d’un amour à la fois fugace et indélébile.

La dramaturgie réduite à son minimum peut à première vue dérouter : le récit est avant tout la reconstitution de bribes d’instants partagés entre un couple (Tatiana et Neil, interprétés par Ben Affleck et Olga Kurylenko) le temps d’une histoire éphémère. Peu de dialogues (Ben Affleck doit en tout et pour tout prononcer deux phrases complètes), mais une voix off qui guide le spectateur au fil des différentes phases de leur histoire d’amour. Il s’agit plus de touches d’impressions et de sensations, qui, grâce au montage poétique et à la musique envoutante, peignent un film purement sensoriel, une construction sur le sentiment amoureux, et, plus généralement, sur le sens même de l’existence. Les différents lieux de l’histoire (Paris, le Mont Saint-Michel et l’Oklahoma), somptueusement saisis dans des cadrages au plus près de la matière, éclairés par une lumière caressante, reflètent ainsi l’idéal d’une harmonie entre l’homme et la nature et montrent le caractère nécessairement subjectif de la beauté, fonction d’une perception du monde à un instant donné. Dans cette appréhension spirituelle d’une symbiose parfaite entre tous les éléments, apparaît en toile de fond la présence divine.

Ce propos liturgique, de plus en plus prégnant dans la filmographie de Malick, est porté ici par Javier Bardem qui incarne un prêtre en proie au doute. Tout au long du film, le questionnement de ce personnage sert de fil conducteur à la dramaturgie et rappelle la teneur, sinon métaphysique, du moins mystique de l’amour, appréhendé ici dans ses composantes terrestres et spirituelles. En termes de mise en scène, cette dualité est symbolisée par l’opposition entre les corps des deux personnages principaux dont les visages, sauf quand ils sont filmés en gros plan, sont souvent hors-cadre. Le corps d’Olga Kurylenko est léger et gracieux et les mouvements de caméra tourbillonnants en accentuent le côté aérien. Celui de Ben Affleck (monolithique et taiseux), est quant à lui massif et son pas lourd semble le cantonner à la vie terrestre.

Malick est indéniablement un magicien de l’image. Mais c’est dans le discours que le film patine et déçoit : A la merveille n’atteint jamais la profondeur et la gravité qui imprègnent l’ensemble de la filmographie de Malick. L’absence de construction du récit atteint ainsi ses limites et les images ne peuvent tout à fait se suffire à elles-mêmes : trop plein de bras levés au ciel et de danses sautillantes, vacuité du personnage interprété par Ben Affleck et manque de construction du scénario rendent le propos un peu creux et atténuent l’intensité du film. Par ailleurs, on reste loin du traitement magnifique de l’enfance et de la famille dans Tree of life, dont certains plans sont d’ailleurs repris dans le film (l’image d’un des fils dans le jardin, de dos, éclairé par une lumière descendante), ou de la puissance émotionnelle de la balade amoureuse et condamnée dans Badlands (Ben Affleck fait forcément pâle figure à côté de Martin Sheen). Pour faire court, A la merveille est bien en deçà de tous les précédents films de Malick.

Mais grâce à ces échos lointains à sa filmographie, et pour peu que l’on se rappelle avec nostalgie les images sublimes des champs de blé des Moissons du ciel, Malick convoque dans son dernier opus le motif du souvenir, qu’il semble concevoir comme le ciment d’une construction à la fois individuelle et collective. C’est ce que montrent les images du Mont Saint-Michel reprises à la fin du film, résonance d’un amour transitoire dans sa temporalité terrestre, mais persistant dans sa version spirituelle. Ce qui importe ici, c’est de se rappeler ces instants de grâce : la fulgurance d’une communion éphémère inscrite dans l’éternité.

A la merveille, Terrence Malick, avec Ben Affleck, Olga Kurylenko, Rachel McAdams, Etats-Unis, 1h52.

Cinéphile éclectique, surtout quand il s’agit de cinéma américain (voire anglo-saxon à la limite).

6 Comments

  • Répondre mars 11, 2013

    Edmond D.

    Mais du coup dans le film Ben Affleck est débile non ? A force de crever l’écran il finit par faire une Denzel Washington…

  • Répondre mars 5, 2013

    barbara

    alors là je dois dire que c’est une superbe critique.
    Je l’ai lue d’un trait. On est littéralement « aspiré » par ce que vous dites.
    Hâte de découvrir ce film qui, je pense, réserve de belles surprises.

    • Répondre mars 6, 2013

      Pauline

      Mais oui laissons nous porter par Malick… Merci en tout cas.

  • Répondre mars 5, 2013

    EVE

    Merci pour cette splendide critique, je m’en vais voir le film et « je reviens vers vous » ^^

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