Elefante Blanco, l’enfer à ciel ouvert

Nicolas, prêtre dont la mission vient d’être décimée par des forces paramilitaires, rejoint son ami Julián à Ciudad Oculta, bidonville de la périphérie de Buenos Aires. Là, quelques prêtres et bénévoles, installés dans le vestige d’un chantier d’hôpital public – l’Elefante Blanco du titre – s’emploient à venir en aide aux habitants, abandonnés par l’état et soumis à la loi des cartels.

Avec Elefante Blanco, n’en déplaise aux esprits chagrins qui, à Cannes, lui firent un accueil mitigé, Pablo Trapero (El Bonaerense, Leonera, Carancho…) a sans doute franchi un cap. On reproche parfois au cinéaste de n’être qu’un honnête faiseur, sans style propre, et de s’appuyer sur des récits trop écrits, des formes trop maîtrisées, et d’où peineraient à surgir des respirations – étonnante déconsidération d’un auteur plus fin qu’il n’y paraît.

Puissant, physique, inspiré, son cinéma articule pourtant idéalement problématiques personnelles et collectives, injustices sociales et engagement (dont les actions antagoniques et immuables, clairement déséquilibrées – comment quelques individus pourraient-ils enrayer la logique des cartels, et pallier l’absence de l’état ? – tracent les lignes d’un enfer à ciel ouvert) ; dresse l’inventaire précis, et pour autant jamais didactique, des forces en présence, explicite les intérêts et problématiques de chacun (ceux de l’Eglise, notamment : comment – et faut-il – faire la part des choses entre les engagements religieux, social et politique ?). D’autant plus que l’auteur, s’adaptant au lieu comme au sujet, opère quelques ajustements bienvenus dans son système de mise en scène. Son précédent film, Carancho, suivait notamment le travail d’une urgentiste, et optait en conséquence pour une caméra heurtée, en phase avec l’urgence des situations (interventions sur des lieux d’accidents, accueil des blessés dans un service hospitalier en sous-effectifs). Elefante Blanco, plus volontiers posé, épouse la structure labyrinthique de Ciudad Oculta (présenté dans le film comme le « bidonville de la Vierge »), où se situe l’essentiel de son action. Le film est ainsi traversé par une poignée de plans-séquences qui, plutôt que d’être envisagés comme de simples morceaux de bravoure, ou des démonstrations techniques (ce qu’ils sont néanmoins) participent de la définition d’un espace, et de l’inscription des personnages dans celui-ci. Aussi, leur virtuosité ne saute-t-elle aux yeux que dans un deuxième temps, une fois leur office narratif accompli.

Elefante Blanco se distingue également par les différentes lignes qu’il parvient à faire coexister  : sous la chronique du quotidien d’un bidonville (où la loi des cartels se substitue à celles de l’état, littéralement absent, n’y menant que des raids policiers) court un récit de polar, aucun des deux ne prenant l’ascendant sur l’autre. Pour le dire autrement : entre Loach et Scorsese, vertus documentaires et veine romanesque, Trapero ne tranche pas. À ces deux strates, enfin, s’en ajoute une troisième. Les deux derniers films de l’auteur sont portés par une conviction : celle qui veut que la sublime Martina Gusman, amoureusement filmée, ébranle indifféremment dans leurs (absences de) principes un avocat véreux (Carancho) ou un prêtre (Elefante Blanco), et suscite au premier regard une passion inconditionnelle. Ça n’a l’air de rien, et pourtant : cette conviction de l’homme Trapero (Gusman est sa compagne à la ville) impose sa logique propre, et ajoure régulièrement, et la noirceur du propos, et le schématisme occasionnel de l’écriture. Plus qu’un ressort narratif – la sous-intrigue sentimentale d’usage – cette croyance parasite le double engrenage (social & de genre) à l’oeuvre.

Trapero a sans doute livré son chef-d’oeuvre, dont le thème de Michael Nyman (qui ouvre et referme le film) aura livré le coeur secret : Elefante Blanco est une marche funèbre, une procession autour d’un cercueil dont le récit n’aura fait qu’élire l’occupant.

Elefante Blanco, Pablo Trapero, avec Ricardo Darin, Jérémie Rénier, Martina Gusman, Argentine / France / Espagne, 1h45.

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