Lincoln, un Spielberg terne et empesé

Centré sur un épisode précis et emblématique (l’adoption du 13ème amendement, établissant l’abolition de l’esclavage dans tous les états de l’Union), Lincoln fait resurgir le serpent de mer d’un Spielberg « adulte ». Où l’auteur, à force de mesure et de didactisme, éteint littéralement son cinéma, et échoue à mettre en scène la parole.

« Combien de temps puis-je imiter une pièce d’un penny ? » semble se demander Daniel Day-Lewis, condamné, après Gangs of New York et There Will Be Blood, à incarner l’Amérique et ses fondations (comme si l’homme de la rue l’indifférait à présent ; comme si le métier d’acteur ne s’envisageait qu’à l’aune de la performance), l’antienne de son baptême dans le sang. Mais laissons à l’académie le soin de trancher la question (le film est nommé aux Oscars dans pas moins de douze catégories, verdict le 24 février), et occupons-nous plutôt du film.

Après la mise à jour dans Les Aventures de Tintin de l’héritage d’Hergé (Les Aventuriers de l’arche perdue, premier hommage à la ligne claire de l’auteur) et le film-somme, la compilation des motifs (Cheval de Guerre), place à Lincoln, second film du cinéaste, après le catastrophique Amistad, à évoquer de front la question de l’esclavage, et où l’auteur procède par soustraction. Nous sommes bien chez Spielberg – quelques maigres indices en attestent – mais un Spielberg qui aurait chaussé ses patins. Qui, impressionné par son sujet, veillerait à ne pas commettre d’impair, en réduisant à l’essentiel son cinéma, sans visions hallucinées, surabondance de péripéties ni morceaux de bravoure (pas de cavalcade affolée entre les lignes ennemies, ni de course-poursuite en plan-séquence dans le port de Bagghar). En feignant d’ignorer que ces péripéties constituent, justement, l’ossature de son oeuvre, que son cinéma peine à opérer en creux.

Certes, le film évolue dans le sfumato propre à l’auteur depuis bientôt deux décennies (et le début de sa collaboration avec le directeur de la photographie Janusz Kaminski), mais il bâcle étonnamment la relation, forcément problématique, entre Lincoln et son fils. C’est avec le Bartlett de The West Wing, la série d’Aaron Sorkin, que ce Lincoln-là dialogue : bruits de couloirs et querelles parlementaires, grands idéaux et basses manoeuvres, d’où surgissent le fantasme d’un président idéal, progressiste et pondéré. Or, Spielberg n’est ni Preminger, ni Fincher : incapable de mettre en scène la parole, il ne refait surface qu’à quelques rares occasions, lorsque le fils de Lincoln voit passer une brouette de membres – ceux des soldats unionistes tombés sur le champ de bataille – ou lorsque, de nuit, sur les rives d’un fleuve, s’embrase le décor.

Dès lors, que reste-t-il ? Lincoln, et lui seul, sommé d’épouser la logique, didactique plutôt que dialectique, de Spielberg, et d’incarner tout à la fois le Père de la Nation et, dans la sphère privée, un énième avatar du père défaillant propre au cinéma de l’auteur (et pourquoi pas Père Castor – « Raconte-nous une histoire » – Honest Abe n’étant jamais avare d’une bonne anecdote).

Ce qui étonne dans Lincoln, au-delà des quantités de précautions qui le préservent de toute envolée déplacée, en même temps que de toute beauté inopportune (l’ouverture d’Amistad, donc, aussi impressionnante que problématique), c’est la circonscription parfaite de son sujet, de la part d’un auteur porté à colorier en-dehors des cases. Quid de la Guerre de Sécession, dont Lincoln semble porter le poids comme s’il s’agissait d’une malédiction biblique, une épreuve dont il ne pourrait que déplorer les ravages, témoin impuissant plutôt que belligérant ? Cette guerre, Spielberg – à une exception près – s’en tient donc à ses abords, et n’entre sur le champ qu’après la bataille. Exit, le carnage introductif du Soldat Ryan ; exit, son antithèse lorsque, quinze ans plus tard, Spielberg s’emploie dans Cheval de guerre à escamoter la mort (ce plan sublime dans lequel les pales d’un moulin “effacent” deux frères passés par les armes).

L’une des seules séquences à montrer Lincoln pour ce qu’il était aussi (un chef de guerre) le fait une fois la paix signée, en prenant soin de dresser le portrait d’un homme magnanime, soucieux de réconciliation : pas d’exécutions sommaires, recommande-t-il au général Grant, ni d’excès de zèle à l’encontre des fuyards. (Oui, semble-t-il alors soupirer, précocemment vieilli par son premier mandat : « There has been blood ».)

L’ambition est limpide, conforter l’emblème Lincoln et faire de l’adoption du 13ème amendement le point où s’origine l’élection, 143 ans plus tard, d’Obama à la Présidence. Une vision de l’histoire au mieux hémiplégique (éludant chez Lincoln la dimension de realpolitik dans sa lutte acharnée pour l’émancipation des esclaves), et toujours assujettie au contemporain. On questionne ce mois-ci l’histoire chez Tarantino (organiser la revanche de ses victimes en les faisant basculer dans la pop culture) ou chez Bigelow (la facture factuelle de Zero Dark Thirty, son côté embedded et sa prétention vériste, n’en font pas moins une fiction), mais en la matière la démarche de Spielberg est sans doute, des trois, la plus faible.

Lincoln, Steven Spielberg, avec Daniel Day-Lewis, Sally Field, David Strathairn, Tommy Lee Jones, Etats-Unis, 2h29.

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