Entretien avec Julie Gayet

After, le premier long métrage de Géraldine Maillet (aujourd’hui en salles) et Un baiser s’il vous plaît, celui d’Emmanuel Mouret, ont au moins une chose en commun : Julie Gayet y est celle qui refuse le baiser – et la tension des deux films, leur récit même, reposent sur ce refus. Elle est celle qu’il faut convaincre, séduire, dont il s’agit de faire baisser la garde. Au-delà de la coïncidence, il y a à vrai dire deux façons d’aborder After : comme ce qu’en dit son synopsis (un classique boy meets girl dans les rues de Paris), ou comme un portrait en creux de la comédienne. Attentif à la moindre de ses expressions, à la façon dont son visage capte la lumière, le film, assurément, dit quelque chose de celle qui, depuis bientôt vingt ans et son premier grand rôle chez Varda, traverse le cinéma français.

Au-delà, ou à côté de son récit, After semble avant tout, par moments, un documentaire sur vous. Une façon de vous exposer à différents environnements, différentes lumières…

Oui, c’est un peu vrai… C’est sans doute la première fois que j’ai l’impression de ne plus rien contrôler, parce que je sais que le regard de Géraldine est bienveillant, qu’on se connaît depuis un moment, que le personnage s’appelle Julie, et qu’elle travaille sur cette frontière très fine avec Julie l’actrice, qu’elle connaît, qu’elle a envie de voir et de mettre en lumière. De mon côté aussi, je me suis inspirée, j’ai vampirisé Géraldine, comme j’aime le faire quand je prépare un rôle, en rentrant dans la vision d’un réalisateur, pour être au plus proche de son fantasme. C’est donc un aller-retour entre nous. Pas évident de démêler, de savoir qui est à qui… Mais Géraldine a su me pousser à être dans le lâcher-prise, dans le non-contrôle, à montrer des facettes de moi que je ne montre pas souvent. En général, je me cache derrière les rôles. Là, j’avais du mal.

Géraldine Maillet parle de vous comme d’une « blonde hitchcockienne », renvoyant souvent une image de « beauté froide et distante ». Vous reconnaissez-vous dans cette image ?

Il doit y avoir une part de ça… Mais je peux être aussi emballée, beaucoup moins distante, au contraire, facile. Mais c’est drôle, on ma posé une question, dans un entretien, récemment : on m’a demandé quel titre de film pourrait me représenter. Exprimer, par exemple, ce côté très curieux que je peux avoir…

Un titre extrait de votre filmographie ?

Non, de toutes les filmographies. Raphaël Personnaz, à qui l’on avait posé la même question, avait par exemple choisi La Fureur de vivre. J’avais opté, pour ma part, pour Gouttes d’eau sur pierres brûlantes. Pas pour le film, pour ce qu’exprime son titre.

De Géraldine Maillet, vous dites qu’elle a su saisir chez vous des choses qu’aucun cinéaste avant elle n’avait su saisir.

Oui, j’ai beaucoup de pudeur. J’ai d’ailleurs mis des années à parler de moi… J’ai toujours un peu de mal à prendre la place de l’interviewée, à me retrouver, moi, sous les projecteurs, plutôt que dans un personnage, et dans l’univers d’un auteur, plongée, changée. Parler de moi, c’est toujours un exercice très difficile.

Les conditions du tournage, à savoir de nuit, presque systématiquement, est-ce que ça induit une forme d’épuisement, et donc ce lâcher-prise que vous évoquiez ?

Le veilles des premiers jours de tournage, comme à la veille d’un premier jour d’école, j’ai toujours beaucoup de mal à dormir. Il en résulte une grande fatigue qui, en réalité, est libératrice. J’arrive épuisée, ça permet d’ôter le trac, de lâcher prise. C’est d’abord ça, la nuit, cette fatigue qui révèle les gens. Sur les tournages, on finit par voir qui se cache derrière les personnages, ça se craquelle, au fur et à mesure. D’ailleurs, pour moi, connaître quelqu’un, c’est vraiment ça : passer par des épreuves. Et, de ce point de vue, Raphaël (Personnaz) a été une rencontre incroyable, parce que du premier au dernier jour, il n’a jamais changé, il est resté le même, toujours aussi généreux, attentif, avec tout le monde. J’ai adoré travailler avec lui, pour ça, pour son humour, sa délicatesse. Il y a de ça chez Géraldine, aussi, quelque chose qui vous porte, et vous pousse au-delà de la fatigue. Mais la nuit, c’est aussi l’heure du loup, un monde à part, une atmosphère qui vous plonge dans un état différent. Ce silence, et tous ces gens qui dorment, tout autour de vous…

After est un premier film et, de fait, votre filmographie en comporte beaucoup. Est-ce que ça dit quelque chose de votre rapport au métier, de votre envie de cinéma ?

La curiosité. Et puis – ça va peut-être paraître prétentieux – une forme de courage. Je n’ai pas peur de redevenir neuve, comme si je n’avais jamais tourné, et de réapprendre avec quelqu’un qui, lui, n’a jamais tourné. Ça m’a permis, souvent, de ne pas rejouer deux fois la même chose. Mais j’aime aussi travailler avec des metteurs en scène confirmés…

Naître au cinéma, à l’échelle du long métrage du moins, chez Agnès Varda et avec Les cent et une nuits de Simon Cinéma – qui se veut un film-somme, hommage et théorique, au cinéma -, et une première montée des marches au bras de Piccoli, ce n’est pas rien. Quel souvenir en gardez-vous ?

J’étais déjà allée à Cannes, comme étudiante, mais je dormais dans les boîtes de nuit, et je n’entrais nulle part. Avec ce film, j’ai vécu une plongée on ne peut plus radicale dans le cinéma. Il y avait tout le monde, tout le cinéma, non seulement français, mais aussi international, puisqu’on est partis tourner à Los Angeles.

Mastroianni notamment…

Mastroianni a été, je pense, la personne qui a changé ma vision de ce métier. Avec Agnès. Elle m’a appris que si le scénario est évidemment important, un film est quand même, avant tout, l’expression de l’univers et du regard d’un metteur en scène. C’est peut-être pour ça que j’aime les premiers films, j’aime plonger dans des univers, des choses neuves. Comme le film parlait de l’histoire du cinéma, j’ai dû voir quelque chose comme deux-cents films, des Buňuel, des Fassbinder… Ça été, pour moi, une leçon de cinéphilie. Des rencontres, aussi, Harrisson Ford, Robert de Niro… Delon, Belmondo, Depardieu. Des actrices, aussi. Jeanne Moreau, Hanna Schygula, Sandrine Bonnaire. Mais celui dont j’étais le plus proche (même s’il y avait Piccoli, qui m’a beaucoup appris), c’était Marcello. Il n’était pas dupe de ce métier. Il pouvait déjeuner à la cantine avec le gardien des vaches, s’amuser et, une fois que ça tournait, continuer comme si de rien n’était, jouer dans la même veine, sans se prendre la tête, avec simplicité. Et la grâce de se dire : c’est quand même le plus beau métier du monde, on vient nous chercher le matin, on nous ramène le soir, prenons ce plaisir-là,  au jour le jour. Ça m’a rassurée sur la question de la carrière. On angoisse souvent les jeunes acteurs, on leur dit qu’il faut faire des choix. Alors qu’il faut juste tourner, travailler, expérimenter.

Il y avait, dans Select Hotel, qui reste un film assez à part dans le paysage du cinéma français, une forme de violence, quelque chose d’assez perturbant. Est-ce que vous pensez, ces dernières années, vous être éloignée de ce genre de rôles ?

Je n’ai pas l’impression. Carré Blanc, c’est quand même pas si loin. J’ai failli tourner dans l’Antéchrist de Lars von Trier, finalement Charlotte l’a fait… Mais le film de Laurent a été important, pour moi. J’avais vu son court métrage, j’ai menti pour avoir le rôle, je lui ai dit que je venais de la rue. J’ai bu un demi dans le café d’en face, avant d’aller faire les essais avec Jean-Michel Fête, un très grand comédien, qu’on ne voit pas assez. Et Laurent m’a prise, sans savoir que j’étais comédienne. Et puis, ensuite, le fait de faire les ventes du film, d’aider Laurent à le finir, d’aller à Londres, d’accompagner la sortie, de mettre mon cachet en participation dans le film… Il y a quelque chose de la grâce dans ce film, d’assez mystique. On a passé un mois et demi à faire un documentaire sur l’hôtel, à rencontrer les gens, avant même de commencer le tournage. Mais c’était la même chose quand je jouais, dans Ma Caméra et moi, le rôle d’une aveugle, ou quand je tourne dans Les Rois maudits. Ça ne change rien à ma façon de travailler.

Je me souviens d’une brève séquence chantée dans Clara et moi. Je sais aussi que vous avez étudié le chant lyrique et, pour les besoins d’un film, les arts du cirque. Y a-t-il chez vous une envie d’autres rôles, qui auraient plus à voir avec la performance, le spectacle ?

J’adore chanter pour les films. J’avais fait un film avec Nathalie Schmidt, Après la pluie le beau temps. On avait enregistré, en une journée, onze chansons, un rythme fou. J’aime la comédie musicale, j’aimerais remonter sur un film de fer, mais aussi monter à cheval, faire un tas d’autres choses inédites. Ce que j’aime dans ce métier, je l’avais, étant plus jeune, presque formulé ainsi, je me disais qu’en étant comédienne, c’était comme si j’allais faire plein de métiers différents, voyager par le jeu.

Comment vous êtes-vous retrouvée à tourner ces trois clips pour Benjamin Biolay ?

Benjamin avait fait la musique de Clara et moi, il était venu nous sauver. Ça correspondait parfaitement à l’univers, à ce qu’on voulait raconter. Quand la réalisatrice de ses clips m’a appelé, c’était pour moi une évidence, j’ai dit oui. D’ailleurs, on ne peut rien refuser à Benjamin. On s’est rencontrés sur le premier clip, et on est devenus amis. J’aime énormément la musique de Benjamin, sa sensibilité, son intelligence, sa réflexion. Et surtout, tourner, jouer avec lui. Je pense que c’est un très bon comédien. J’ai senti ça tout de suite, et je lui ai d’ailleurs dit, qu’il était un acteur né. Il s’abandonne complètement. Bon, et puis il est quand même difficile de refuser d’aller chevaucher dans le désert, à Ouarzazate…

Si l’on vous dit que vous trouvez sans doute l’un de vos plus beaux rôles dans Huit fois debout, un film dans lequel la précarité, pour être traitée, ne l’est jamais de façon réductrice, ni schématique…

(Rires) C’est sûr, ce n’est pas moi qui vous dirai le contraire…. J’aime beaucoup Florence Aubenas, et son livre Le Quai de Ouistreham, qui par un heureux hasard est sorti au même moment que le film, et qui a rencontré un écho incroyable. Parce qu’elle a ce ton, cette légèreté, et surtout le mérite de ne pas se livrer à la caricature… Xabi, lui, a une vraie dimension burlesque. Je me souviens de financiers qui nous disaient : Il faut choisir, ou bien c’est un film social, ou bien c’est une comédie, sinon ça ne marche pas, et ça n’a aucun intérêt. C’est pourtant un film qui dit des choses. La tirade de Denis Podalydès sur le doute dans la société…

… envisagé comme une qualité morale…

Comme une qualité, absolument. Certes, c’est drôle, c’est un ressort comique, lorsque l’on met ce doute en perspective, comme dans le film, avec ce qui nous est demandé aujourd’hui dans les entretiens d’embauche. Mais la réalité, c’est que si les gens doutaient un peu plus, cherchaient moins à se voir asséner des lois, des certitudes, les choses iraient sans doute mieux… C’est ma philosophie, je pourrais monter le syndicat du doute. Pour revenir à Huit fois debout, je trouve ça tellement plus intéressant de rire de la douleur, c’est une façon de se sauver. C’est pour ça que j’aime les films de Loach, qui peuvent aussi être légers et, dans un autre registre, ceux d’Allen, des oeuvres décalées.

Vous vous investissez, depuis quelques années, dans des activités de productrice. Qu’est-ce qui a motivé cette nouvelle activité, d’abord pour Xabi Mollia et son Huit fois debout – dans lequel vous jouez, aux côtés de Denis Podalydès -, puis pour Bonsai et Fix Me ?

Ma passion pour le cinéma et les auteurs, évidemment… Et puis, surtout, ma rencontre avec mon associée, Nadia Turincev. Dans la vie, je suis la petite Julie, au cinéma, je suis Julie Gayet, et en tant que productrice, je suis Julie-Gayet-Nadia-Turincev, en un seul mot. Ça m’a permis, aussi, de prendre la parole dans les interviews, de me sentir à ma place, légitime. De m’épanouir. Je ne pourrais pas ne pas jouer – ce n’est simplement pas au même endroit, ça ne se passe pas de la même manière. Je m’y sens un peu en vacances, je les regarde travailler, en me disant, un producteur, qu’est-ce que ça rame, quand même…

Fin décembre, Vincent Maraval se plaignait notamment – avec les réactions que l’on sait – du salaire d’un certain nombre d’acteurs français. Et, il y a quelques jours, des producteurs indépendants signaient une tribune commune dans le Monde, pour dénoncer le sous-financement et la sous-diffusion de leurs oeuvres. En tant qu’actrice-productrice, quel regard portez-vous sur ces polémiques à répétition ?

C’est important de se questionner. Maintenant, ce que j’ai dit, le jour-même, lorsque j’étais interviewée sur France Inter (à midi, alors que l’article paraissait à 14h : on me l’avait fait lire à toute vitesse), c’est qu’il est dommage de dire que le cinéma français se porte mal. Parce que c’est faux. Je pense, au contraire, qu’il n’a jamais été aussi vigoureux. Les gens vont en salles et aiment le cinéma français, qui se vend à l’international. Il y quelque chose qui se passe, depuis quatre ans. Il est dommage, aussi, de penser qu’on est subventionnés, alors qu’on dispose d’un système merveilleux, et qu’on nous envie un peu partout. Par contre, tout est améliorable, et il y a une nécessité de transparence. La commission Lescure a été lancée par le Ministère de la Culture, pour proposer des solutions sur la question du numérique, tout est en train de changer. Aux États-Unis, on définit ces choses-là. Il y a les films de studio et les films indépendants. En France, on mélange un peu, on a toujours du mal avec ces questions-là. Les réalisateurs se défendent : Oui, mais mon film « grand public » est aussi un « film d’auteur ». Je pense que ce n’est pas le même travail, un film qui sort sur 500 copies – mais qui affronte le marché et l’industrie, et qui peut être dégagé la semaine suivante, s’il ne marche pas – et un film de festival, qui se travaille, qui voyage, et qui va être un rayonnement pour la France. Je n’exclus ni l’un ni l’autre, mais un film qui bénéficie de la critique, ou du bouche-à-oreille, et reste un mois ou deux en salles, c’est autre chose. Il s’agit de réfléchir à la façon dont cette diversité, qui est réelle, doit exister. Un journaliste m’avait dit, il y a trois ou quatre ans déjà, qu’il comptait faire un article sur le salaire des acteurs. Je lui ai dit : écoute, tu ne veux pas faire un article sur les acteurs qui font encore des courts métrages ? Et sur ceux qui font des films en participation ? Ce que dit Maraval est juste, à propos d’un Cassel qui peut porter un film, par exemple. Il faut juste remettre les choses en perspective…

After, Géraldine Maillet, avec Julie Gayet & Raphaël Personnaz, France, 1h23.

Photographie : Séverine Brigeot.

8 Comments

  • Répondre février 20, 2013

    Georgiy

    Si on commence avec des cedutitres, on finit avec des doutes. Si on commence avec des doutes, on finit avec des cedutitres. Francis BaconEvolution naturelle d’une base 6 .

  • Répondre janvier 30, 2013

    EVE

    Oui, j’ai beaucoup de pudeur. J’ai d’ailleurs mis des années à parler de moi… J’ai toujours un peu de mal à prendre la place de l’interviewée, à me retrouver, moi, sous les projecteurs, plutôt que dans un personnage, et dans l’univers d’un auteur, plongée, changée. Parler de moi, c’est toujours un exercice très difficile…

    C’est tout elle… je l’ai vu en vrai, elle ne fait pas semblant, en compagnie elle laisse parler les autres plutôt que d’occuper la place,
    Une femme, une vraie, éblouissante de ce qu’elle est, qui n’a pas besoin d’en rajouter pour « avoir l’air ».

  • Répondre janvier 30, 2013

    Jeremy Sahel

    alors t’es tombé amoureux ou pas ?
    Aucune mention de  » la vie rêvée des anges un film qui m’a boulversifié

    • Répondre janvier 30, 2013

      EVE

      Tu blagues ou bien? c’est Natacha Regnier dans La vie Rêvée des Anges !

      • Répondre janvier 30, 2013

        Jeremy Sahel

        oh putain comme j’ai honte ! mais y’a ressemblance non ?
        alors mon film préféré de la filmo de Julie c’est :  » la confusion des genres » de Ilan Duran Cohen.

        • Répondre janvier 30, 2013

          Thomas Fouet

          Moi aussi ! Pas eu le temps d’évoquer le film avec elle, hélas… J’aime aussi Le Plaisir de chanter… Ilan Duran Cohen fait des films très libres, très à part dans le cinéma français…

          • janvier 31, 2013

            FBP

            Je valide également pour Ilan Duran Cohen : pour moi l’un des cinéastes français les plus intéressants du moment (et, par une étrange corrélation, un des moins connus : comme si l’originalité faisait peur aux gens : cf Guiraudie)

            Le plaisir de chanter, avec Marina Fois et Laurent Deutsch, est vraiment un excellent film. A voir!

        • Répondre février 19, 2013

          Guldana

          de9c19 j’aime ,j’aime et j’aime tant te lire e0 chaque fois tes alcitres me sont une source intarissable qui m’abreuvent et je de9guste chaque ligne avec de9lectation et une grande envie de tout remettre en cause .Tu as le Talent, tu as le coeur mais surtout,tu as du courage رانيا تبارك الله عليك

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