Zero Dark Thirty, une femme de terrain

Commençons par évacuer la polémique absurde qui a accompagné la sortie du film. Zero Dark Thirty traite de façon très frontale la traque du milliardaire Ben Laden, commanditaire de l’attaque terroriste la plus meurtrière de l’histoire des États-Unis. L’incroyable camouflet subi par « la première puissance mondiale » a été tel que les faucons néolibéraux ont décidé de rendre légaux des agissements jusqu’ici pratiqués – secrètement – par la CIA. Parmi ceux-ci, la torture. Or, Kathryn Bigelow n’est ni Oliver Stone, ni Michael Moore. Sur ces questions, son propos n’est pas polémique : il se borne à montrer comment hauts fonctionnaires et simples soldats se sont accommodés de ces lois – et comment les premiers, suite à un changement de régime, ont été également très prompts à retourner leur veste.

Elle y décrit donc des hommes au travail, respectueux des lois, jusqu’aux plus choquantes. Filmer des hommes au travail, c’est d’ailleurs ce que Bigelow, de Point Break à Démineurs, en passant par K19, fait sans doute de mieux. S’il s’agit le plus souvent d’hommes d’action, le regard de la cinéaste aime à chercher la vulnérabilité de ces corps. Ici, la réalisatrice a été confrontée à un défi de taille : le dénouement de la traque de Ben Laden s’est soldé par une absence de cadavre. On connaît le refrain : pour éviter d’en faire l’objet d’un culte, sa disparition était préférable. On sait également que rien n’est plus faux, et que les théories du complot prospèrent précisément sur ce genre de décision. L’homme qui incarna le mal absolu dans les médias pendant 10 ans, et dont la figure se voyait dupliquée sur des T-shirts et dans des publicités, disparaît sans laisser de trace : la tentation était grande d’opter pour la carte du film hanté par l’image du vieillard, à grands renforts de hors champs et d’images d’archives. Au contraire, il n’y a chez la cinéaste aucune tentation de jouer sur le culte de la personnalité d’un meurtrier de masse. La question du corps de Ben Laden sera très vite réglée, et son élimination, sous le regard de ses enfants, aussi brutale que furtive.

Kathryn Bigelow se débarrasse du projet patriotique initial

L’assassinat de Ben Laden et la volonté de faire disparaître son corps ont sans doute entraîné le changement du titre. En employant l’expression militaire Zero Dark Thirty, en lieu et place du programmatique et pompeux For God and Country, Kathryn Bigelow se débarrasse du projet patriotique initial, téléguidé par le Pentagone, et assume fièrement l’ambiguïté de son film. Zero Dark Thirty désigne cet instant où la nuit est telle que l’on n’y voit plus rien. Le noir absolu. Belle idée, pour un art de la lumière, que d’en appeler ainsi à l’obscurité. De Ben Laden, et de la traque en elle-même, il ne sera donc quasiment pas question. Il semblait de toute façon évident que l’histoire ne serait qu’un piège, l’attente du spectateur étant trop grande pour pouvoir réellement être assouvie. Quitte à se faire déposséder de son film par son sujet, il importe donc à la réalisatrice de filmer une autre traque, un autre corps. Pas n’importe lequel, celui frêle de Jessica Chastain, qui s’oppose autant aux corps massifs des soldats qu’à l’uniformité de ses supérieurs. Animée par un projet, tenue par une idée fixe, Maya se retrouve à devoir manipuler des corps, travailler avec d’autres et surtout se confronter à eux. Difficile de ne pas deviner ici une incarnation de la cinéaste elle-même. Après qu’elle a été la première femme à obtenir de l’académie des Oscars le prix du meilleur « réalisateur », il n’est pas impossible de voir dans Zero Dark Thirty sa profession de foi.

Francis Ford Coppola le disait lui-même à propos du tournage d’Apocalypse Now : faire du cinéma, c’est aussi faire la guerre. Les tournages sont des champs de batailles. Bigelow désacralise donc le cinéma à grand spectacle, démystifie la création artistique au sein de l’appareil hollywoodien. Y faire un film, nous dit-elle, c’est accepter de passer plus de temps en réunion (face à des executives ne comprenant rien à la réalité du terrain), à reprendre le scénario pour des réécritures, ou autour d’une table pour des relectures avec les acteurs, que sur les plateaux. C’est aussi accepter que l’on vous impose une star, laquelle se donne le droit de snober les travaux préparatoires pour ne se pointer qu’au dernier moment : le premier jour de tournage. Il faut souligner, enfin, que Bigelow ne met jamais en avant la possibilité du corps féminin comme méthode de persuasion. Est-ce à dire qu’en fin de compte, dans ce monde dominé par les hommes, ceux-ci, bon professionnels, s’intéressent avant tout aux compétences ? C’est probable.

La cinéaste refuse (…) de fournir au spectateur un kit prêt-à-penser

Il n’y a pas que dans son rapport au corps, ni dans son titre, que Zero Dark Thirty recèle des allusions au cinéma. La question se fait jour dans le rapport que Maya et la cinéaste entretiennent avec les images, comme en témoignent les nombreuses scènes où Bigelow filme Chastain devant des écrans, revisionnant des interrogatoires, tentant de voir ce qui aurait pu lui échapper. C’est aussi le destin du film lui-même, qui oppose l’image-cinéma à la propagande diffusée par le Pentagone, pendant plus de dix ans, auprès des agences de presse, et souvent paresseusement reprise par l’ensemble des médias (souvenez-vous de Libération décrivant le bunker luxueux de Ben Laden en Afghanistan, et qui s’est avéré un pur moment de storytelling). Dans un monde où l’image de l’ennemi est propagande, et la nôtre communication, et où l’on vend du spectacle plutôt que de l’information, la démarche de Kathryn Bigelow a de quoi déstabiliser, mais elle est sans doute salutaire. La cinéaste refuse de donner une quelconque ampleur à son film, autant que de fournir au spectateur un kit prêt-à-penser. Kathryn Bigelow nous plonge dans le noir. A nous de nous démerder.

Zero Dark Thirty, Kathryn Bigelow, avec Jessica Chastain, Jason Clarke, Joel Edgerton, Etats-Unis, 2h29.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

3 Comments

  • […] La critique du film à ce lien. […]

  • Répondre janvier 29, 2013

    Benjamin

    Je plussoie. Excellent papier et film passionnant, bien que – ou plutôt: parce que – complexe à appréhender

  • Répondre janvier 28, 2013

    Elsa Renouard

    J’ai vu le film hier et ta critique est parfaite, alors que ce n’est pas franchement facile de se faire une opinion juste , j’ai trouvé (beaucoup, beaucoup de choses dans le film, sur un sujet qui porte à polémique). Je suis simplement chagrinée par « La cinéaste refuse de donner une quelconque ampleur à son film ». Franchement, y a grave de l’ampleur dans ce film. Et beaucoup de courage et d’intelligence. J’ai toujours bien aimé Bigelow, même lorsqu’elle faisait des films un peu débiles (l’injustement estimé Strange days), mais avec Démineur et ZDT, elle m’impressionne. Depuis quand on a pas vu un « gros » film américain de cette qualité? Green Zone, c’était pas honteux, mais à côté…

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