Après mai, l’avant-moi d’Assayas

C’est un monde en perpétuel Rinascimiento que chronique Assayas, pour qui la mondialisation (tarte à la crème, alter ou anti, c’est selon, d’un certain nombre de discours contemporains) est un mouvement ancien et ininterrompu. Le commerce des idées, la circulation des capitaux et les transferts culturels ont toujours été au coeur de son cinéma. À ce souci s’ajoute la question, récurrente elle aussi, du patrimoine (la veine de L’Heure d’été, donc, plutôt que celle de Demonlover), problématique bourgeoise commune à d’autres films (le récent Au Galop de Louis-Do de Lencquesaing), et qui pourrait tenir en ces quelques mots : une fois (grand-)maman partie, que fait-on de la maison de campagne ?

Chez Assayas, selon le film, le curseur se déplace ainsi d’un pôle à l’autre, entre échanges pris sur le fait et fossiles d’un temps révolu. Qu’Après Mai parle de transmission n’étonnera donc personne. Les héros d’Assayas n’ont pas fait 68, mais l’ont reçu en héritage. La découverte par le héros, aspirant peintre, des ruines et fresques de Pompéi (écho de l’institution qu’était, aux XVIIIème et XIXème siècles, pour les jeunes peintre avides de formation, le voyage en Italie) vont dans ce sens : on s’inscrit dans une histoire, des évènements, mais aussi des représentations (ce qu’Irma Vep disait en son temps). Ce constat, c’est celui que dresse Assayas pour lui-même (le film est évidemment autobiographique), évoquant son père, réalisateur pour l’ORTF.

La vertu première d’Après Mai, c’est d’être immersif, de ne pas aborder son sujet le sourire aux lèvres, ou du fond d’une nostalgie rance ; le film se refuse au romantisme échevelé – nous étions jeunes, nous étions beaux, nous révions de changer le monde – autant qu’à la condamnation rétrospective, même s’il n’élude rien des dérives parodiques de la contestation, celles-là même que chroniquait Carlos, dont les idéaux se diluaient dans le terrorisme international. Après Mai a ainsi le mérite de faire vivre la flamme – cocktails molotov, voitures incendiées et brasiers nocturnes traversent le film – d’une époque.

Le souci, c’est que le film n’échappe ni au didactisme (présentation sommaire des divisions idéologiques entre troskistes et communistes, situs et libertaires), ni au fétichisme seventies – ici, le journal Tout et les autres revues underground / d’extrême-gauche, soigneusement disposées sur les présentoirs d’un kiosque ; là, l’ouvrage de Simon Leys, Les Habits neufs du président Mao ; là encore, des vinyles que l’on passe en revue (de fait, lorsqu’un personnage fait glisser les pochettes sous ses doigts, c’est Assayas lui-même que l’on se figure, affairé à trier ses propres objets). L’échec d’Après Mai se trouve là, dans sa collection d’accessoires et colifichets d’inventaire, soigneusement abimés, savamment écornés et empoussiérés, ou au contraire pimpants, flambants neufs. Dans le film, tout est hors d’usage, antique ou artefact.

L’hégémonie critique dont disposait jusque-là l’auteur s’est quelque peu émoussée. Le film aura donc eu valeur de révélateur. S’il est bien quelque chose qui, dans Après Mai, ne passe pas (et dont le cinéma d’Assayas en général, plus théorique qu’il n’y paraît, n’est décidément pas conducteur), ce sont les affects. D’une certaine façon, tout se vaut (Syd Barrett, les acides, le Petit Livre Rouge), et tout est joué d’avance : qui, pour dire en quoi le héros, Gilles, l’alter ego d’Assayas, qui traverse les événements tel un spectre, comme dubitatif, toujours un peu en retrait (« J’ai peur de passer à côté de ma jeunesse », confie-t-il, lucide, à son amie), a évolué ? Tout au plus semble-t-il pressentir qu’un jour, de ces jolies couleurs, de toute cette agitation – à laquelle il n’aura, en définitive, pas tout compris – il saura tirer la matière d’un film. Après mai, dira-t-il alors : oui, je m’en souviens – c’était juste avant moi.

Car en toute fin, Gilles a trouvé sa voie, celle d’un plateau de tournage. Impasses et contradictions sont enfin dépassées par le héros – dont la quête, au bout du compte, n’aura été qu’esthétique – dans la pratique artistique. « Quand on n’aime pas la vie, on va au cinéma », disait Truffaut. Ou bien on en fait.

Après mai d’Olivier Assayas, avec Clément Métayer, Lola Creton, Félix Armand, Carole Combes, France, 2h02.

1 Comment

  • Répondre janvier 16, 2013

    FBP

    Je suis d’accord avec ce que tu dis sur la fin, que le personnage (et donc Assayas) a traversé ces évènements sans tout y comprendre, et en ayant peut-être déjà en tête ce qu’il pourrait en tirer plus tard (artistiquement notamment), à défaut d’être pris dans l’imminence de l’action.
    Mais le fait qu’il le reconnaisse, et le décrive avec grande justesse dans ce film, est en soi très intéressant. C’est au contraire une belle preuve de maturité. Et, de plus, ce phénomène me semble toucher un nombre plus que majoritaire de cinéastes bourgeois d’aujourd’hui.
    Ce côté : « j’ai réfléchi aux luttes donc je vais en tirer une substantifiques moelle de fiction, mais bon, en restant bien au chaud, hein, surtout. »

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