The Master

L’année 2013 démarre en plaçant la barre haut avec le nouvel opus de Paul Thomas Anderson, qui a conçu son film non seulement entièrement en argentique, mais dans un format rarement utilisé, le 70mm. Le choix de celui-ci, visuellement fort, en un temps où le tout-venant du numérique et ses cadrages standards envahissent les écrans, en dit long sur le projet formel d’un auteur connu pour son exigence et son esthétique affirmée.

The Master, comme les précédents films du réalisateur, se démarque d’abord par son relief. Avant le récit, ce sont d’abord des crêtes, des cimes, taillées à même la roche, rugueuses, immenses, mais que l’on devine sculptées avec soin, si ce n’est avec le souci de la perfection. Ce relief, ce sont ces plans et ces mouvements de caméra à la rigueur intransigeante, et qui se dressent tout en verticalité devant nos yeux, un à un, scandés par les percussions et les notes stridentes de Jonny Greenwood.

Pas de plans généraux, pas de descriptif inutile. Un visage, un corps, celui de Freddie, marin de retour de la Deuxième Guerre mondiale, et bien sûr marqué par l’expérience de la tuerie. Plus de repères, plus de famille. Une identité, au moins ? Le marin souffre de graves traumatismes. Le seul garant : l’alcool. Mais pas n’importe lequel. À doses violentes, puisqu’il le distille lui-même – une liqueur côtoyant la mort, qui le ramène sans doute là d’où il vient, nulle part.

Par touches successives, les fragments forment une fresque. Mais à la diférence de There Will Be Blood, ce n’est pas l’épopée d’un pays, mais celle d’un homme, d’un corps, d’un visage. Le corps décharné de Joaquin Phoenix, presque difforme tant il paraît amaigri, à la posture voûtée (quasi simiesque), et son visage taillé au vif, marqué par la destruction, incarnent cette silhouette minérale, socle sur lequel se bâtit le film, à coups de martèlements. Et lorsque Freddie, marin aux instincts primaires, rencontre Lancaster Todd (Philip Seymour Hoffman), savant et fondateur d’une religion nouvelle, c’est à la fois un choc et une évidence, un corps à corps inextricable. Tout ce qui les oppose les rapproche, et les rend indispensables l’un à l’autre, chaque confrontation distillant une violence sourde et grandissante. Si Lancaster peine à se séparer de Freddie, c’est que ce dernier représente l’irréductible de l’être humain que sa religion ne parviendra jamais à soigner. Car il a beau user le corps de l’ancien marin par ses thérapies répétées, la psyché de ce dernier résiste. La séquence lancinante du processing (où Freddie va et vient d’un mur à l’autre) en est le pivot, la moelle épinière d’un film organique et minéral. Supposée se dérouler en un après-midi, elle est, par un montage fébrile, éclatée dans le temps, s’étire le long du récit et en dehors, faisant de Freddie un être irréductible à toute tentative de domestication, à toute érosion. Le corps de Freddie, du granite.

Savoir que sont évoqués ici les débuts de l’église de scientologie n’est que pure anecdote, à peine mentionnée, tant le film, aux antipodes de tout traitement historique, s’attache à saisir des figures humaines avec une ferveur anthropologique. L’homme tel qu’il s’offre, dépossédé, malade. Le film saisit avant tout deux mouvements, que l’on peut résumer sous forme de parabole du monde moderne : un homme souffre d’un malaise intérieur profond et, face à lui, un autre tente de le sauver en bâtissant tout un système de croyances et de valeurs (qu’on peut, si on le veut, qualifier de secte). Ni plus ni moins que la quête du bonheur, ou du moins le voeu de rendre à l’homme sa tranquillité initiale ? Le plus heureux et le plus sain d’esprit n’est pas celui qu’on croit. Et si Lancaster garde Freddie avec lui, dans son groupe, alors qu’il lui est nuisible, c’est peut-être parce que Freddie lui révèle davantage sa condition que ne le font ses vérités inventées. Le premier champ-contrechamp des deux hommes se révèle être un savant jeu de miroir, sans concessions. Et plus Freddie se montre incurable, plus Lancaster plonge dans la fiction de sa foi, n’en faisant plus que du spectacle.

Lancaster semble avoir oublié la mesure de l’homme, celle de Freddie. Il n’aura au final été qu’une aventure de plus dans le long voyage de Freddie, nouvel Ulysse de retour chez lui, à l’intérieur de lui-même. Freddie aura traversé toutes les tragédies, la guerre, le crime, la trahison, la folie – la sienne, et celle des religions nouvelles. Mais demeure le corps émacié de celui dont les meurtrissures sont irréparables, marquant à jamais un être tronqué, retourné à l’état animal – le gouffre même de la tragédie humaine, un point de non-retour. Un corps monolithique, qui se dressera toujours face à nous, inébranlable, mais fatigué. À force de tout voir, il s’est rendu malade. Et de reprendre, à bout de course, le fameux vers du soldat meurtri – « À la fin tu es las de ce monde ancien… »*

*Apollinaire, Alcools, 1920.

The Master, de Paul Thomas Anderson, avec Joaquin Phoeunix, Philip Seymour Hoffman, Amy Adams, Etats-Unis, 2h17.

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