« Maniac », portrait du scalpeur en artiste

Un tueur de femmes, ayant pour particularité de scalper ses victimes, sévit dans les rues de New York…

Co-écrit et co-produit par Alexandre Aja (Piranha 3D, La Colline a des yeux), un remake dispensable du slasher poisseux de William Lustig.

Remake du film de William Lustig (1980), le Maniac de Frank Khalfoun est sans doute, à ce jour, la moins pertinente des productions Aja, et confirme que la greffe réussie du perturbant Piranha 3D (l’esprit gore propre à la série B, mais avec les moyens, et donc le réalisme, d’un blockbuster) et l’éprouvant La Colline a des yeux (relecture viscérale de l’oeuvre de Craven, doublée d’un sous-texte joliment subversif) étaient l’oeuvre d’un cinéaste autant que celle d’un producteur.

Il faut dire que la fixette 80’s de la génération VHS, redoublée par la bande-son de Rob – qui avait auparavant signé celle de Belle Epine – commence à faire long feu. Et qu’en prenant le parti de la vue subjective (Elijah Wood, qui succède à Joe Spinell, n’apparaît que brièvement à l’écran, dans les reflets des miroirs, et à l’occasion de quelques rares plans où, s’abandonnant à ses pulsions, il semble s’extraire de lui-même), Khalfoun ne fait que surligner l’esprit du film de Lustig qui, par les monologues intérieurs de son personnage, procédait déjà d’une logique immersive.

Aucune tentative d’édulcoration ici, certains plans valant leur pesant de gore – le hors champ, décidément la grande inconnue des productions Aja -, mais une insistance psychologique, d’énoncés oedipiens en flash-backs pesants (maman était très vilaine, maman couchait avec des hommes), qui émousse quelque peu le climat – malsain, brutal, ultrasexué – de l’original. S’il en reprend grosso modo la trame, Khalfoun perd en revanche sur tous les tableaux par les motifs qu’il lui substitue – romance contrariée contre érotisme poissard (qui chez Lustig se jouait jusque dans les détails – ce poster de femme nue aux seins et entre-cuisse lacérés, dans la chambre de Frank), galeristes BCBG contre prostituées en fourrure, premier degré contre humour à froid (« Pour 75 dollars, je te fais la totale », promet une fille à Frank, sans se douter de ce que suggère alors la formule à celui-ci).

Mais c’est dans la relation de Frank à Anna – sa dernière proie, pour laquelle il entretient une passion toute singulière – que le film se livre le plus. Dans l’oeuvre d’origine, pour approcher Anna, jeune et jolie photographe de mode, Frank se prétendait peintre. Si, dans le remake de Khalfoun, il n’est pas davantage artiste, tout au moins tient-il boutique, « conservateur » d’une galerie de mannequins d’exposition qui, dans le film de Lustig, ne faisaient qu’encombrer sa chambre – entre autres effigies et poupées – et servir ses mises en scène macabres. Ironie du sort, donc : c’est en s’intéressant à son « oeuvre » (la sauvegarde et la restauration desdits mannequins, dont elle a le malheur de vanter l’expressivité), qu’Anna encourage la manie de Frank.

« Pourquoi vendez-vous les photos que vous prenez » ?, demandait Frank à la jeune femme dans la version d’origine, s’étonnant que l’on fît commerce de l’image des autres, plutôt que de se vouer à leur seule préservation, les chérissant comme de petites parcelles d’éternité. Témoignage d’une foi plutôt touchante en la représentation : pour Frank, l’image, ou la réplique, capturaient ou invoquaient l’âme de celui qu’elles prenaient pour sujet. Le film de Lustig avait ainsi plus à voir avec le mannequin de cire de La Chambre verte de Truffaut (la chapelle de Davenne et la chambre de Frank sont les lieux d’un culte païen) que celui de Khalfoun, plus soucieux de son versant slasher et de l’hommage rendu à l’original.

De Lustig à Khalfoun, il existe ainsi le même fossé que celui séparant l’artiste de l’esthète, l’approche de Frank à ses « sujets » de celle d’Anna. Lorsque l’art – ou la conception toute personnelle qu’il en a – est pour Frank une façon désespérée, résolument premier degré, de fixer le vivant dans une éternité illusoire (comme peut l’être le cinéma), il n’est pour Anna qu’un travail purement formel, ne consiste qu’en l’attrait d’objets datés et charmants. « Comme c’est beau ! » s’enthousiasme-t-elle en découvrant les mannequins, comme elle le ferait à la vue d’une lampe Art Déco : Anna / Khalfoun, ou l’écueil du vintage (qui était déjà la limite relative de La Colline a des yeux).

Subsiste néanmoins, de l’original au remake, le trouble de l’aller-retour qu’opère constamment le récit entre le visage et le masque. Car la chosification à laquelle se livre Frank – ravaler les corps au rang de mannequins, figer l’expression des visages en ôtant la vie – n’est pour lui que la voie d’un retour paradoxal à l’humain, à une mère disparue qui trouve à « revenir » dans ces mannequins affublés de scalps.

Et les deux films – mais c’est encore une autre histoire – s’accordent au moins sur un point, une loi avérée que la sorcière de Raiponce, récemment encore, apprenait à ses dépens : les propriétés magiques – ou supposées telles – des cheveux sont liées à leurs propriétaires. Avis aux fétichistes…

Maniac, de Frank Khalfoun, avec Elijah Wood, Nora Arnezeder, America Olivo, Liane Balaban, France, 1h29.

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