Télé Gaucho / Entretien avec Félix Moati

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« Tout a commencé lorsque les caméscopes ont remplacé les caméras. Faire de la télé devenait alors à la portée de tous. Jean-Lou, Yasmina, Victor, Clara, Adonis et les autres ne voulaient pas seulement créer leur propre chaîne de télé, ils voulaient surtout faire la révolution. Ainsi naquit Télé Gaucho, aussi anarchiste et provocatrice que les grandes chaînes étaient jugées conformistes et réactionnaires. Cinq années de grands foutoirs, de manifs musclées en émetteur pirate, de soirées de beuveries en amours contrariées… et ce fut ma parenthèse enchantée. »

Ma parenthèse enchantée à moi fut cette rencontre avec Félix Moati, le jeune héros de ce film, sorte de Rastignac romantique.

Félix Moati a une touffe, une gueule, un bagage socio-culturel, une carrière (il a joué dans LOL), une guitare, des photos floues, 5000 amis sur facebook, une bague qui dénonce sa wok and woll attitude et son modèle masculin c’est Antoine Doinel : je suis amoureuse de lui.

Mais Félix a une copine et est né en 1990.

Aussi, ai-je décidé de faire semblant de me concentrer sur le film qu’il défend : Télé Gaucho, 2ème comédie de Michel Leclerc après Le Nom des gens, pour, au travers de cette interview le détourner de sa meuf et le cougariser.

Bonjour Félix, comment te sens-tu avant la sortie de Télé Gaucho, dans lequel tu tiens ton premier grand rôle ?

Comment je me sens ? J’ai l’impression d’être dans cet état très particulier qui oscille entre la jeune maman qui vient d’accoucher et le criminel qui attend une décision de la justice, seul dans sa cellule. En somme, je flippe légèrement, mais l’angoisse étant une bonne amie depuis petit, rien d’alarmant à signaler. Plus sérieusement : je veux que le film sorte, qu’il soit soumis aux gens et que je sache enfin si oui, ou non, je dois continuer à faire l’acteur ! En gros, c’est un peu agité là-haut, mais je me sens bien. Et toi ?

Moi ? Je me sens bizarre, je me sens cougar. (Insinuation coquine) Victor, le personnage que tu incarnes, est fan d’Antoine Doinel (moi aussi d’ailleurs, tu sais) au point d’appeler son fils Antoine. Mais pour toi, avant ce film, Truffaut n’était-il pas qu’un magasin de plantes ?

C’est vrai que Victor est un fan absolu d’Antoine Doinel. Même si, à la lecture du scénario, je me suis immédiatement dit qu’il l’adorait sans l’avoir vu dans aucun film, qu’il l’adorait finalement comme un rêve lointain, comme un modèle d’enfance, pour en parler aux filles ou pour faire le beau. Peut être que je me trompe parfaitement dans cette interprétation, mais c’est en tout cas une lecture que je me suis faite du personnage. Peut être parce que c’était un moyen de le rapprocher de moi. Plus petit, vers 16 ou 17 ans, j’étais capable de te réciter des phrases entières des films de Truffaut juste pour qu’une jolie fille tombe amoureuse. Pourtant, je n’avais vu aucun de ses films. Généralement, la fille tombait amoureuse d’un pote à moi, qui lui, jouait de la guitare et ne mentait pas, et en plus je me faisais démasquer. J’en ai beaucoup voulu à Truffaut. Depuis, j’ai vu pas mal de ses films. Et plus récemment «la peau douce». Je ne connaissais pas Jean Dessailly : quel acteur splendide ! Truffaut sait rendre à l’écran des gestes de femmes avec une subtilité sans égale, comme ce petit moment, très bref, où Françoise Dorléac change de chaussures dans l’avion. Je crois que c’est ici que Dessailly devient curieux d’un autre monde ; moins bourgeois, plus sensuel, et quelque part assez dangereux.

Penses-tu que tu aurais été choisi pour incarner ce héros si tu n’avais pas été beau ? (Première tentative)

Moi je sais pourquoi j’ai été pris dans le film : Michel m’avait donné rendez-vous dans un café, en 2009, pour savoir si potentiellement j’allais pouvoir passer les essais pour le rôle. J’étais arrivé avec une bonne heure de retard et avec la joue gonflée comme pas deux parce que je venais de me faire opérer des dents de sagesse. Je me suis assis à sa table et je lui ai inventé un mensonge pas possible pour excuser mon retard. J’étais persuadé qu’il avait tout gobé. Mais j’oubliais l’essentiel : Michel est quelqu’un de délicat, et il n’a pas voulu relever. Parce qu’en vrai, il ne m’a même pas cru deux secondes. Donc si j’ai été pris, c’est pas pour autre chose qu’un talent foireux de baratineur.

Etre « de gauche » aujourd’hui, pour toi, c’est quoi ?

En tout cas, être de gauche, ce n’est certainement pas cet idéalisme bienséant et un peu con dont parlent beaucoup de personnes à droite. J’ai la malheureuse impression – et je me trompe sans doute – que la gauche d’aujourd’hui s’entête trop à n’être qu’une gauche culturelle, une gauche qui ne se soucie que des questions de moeurs. Heureusement, parce qu’il y encore beaucoup d’avancées à faire, mais ça ne suffit pas. J’ai peur, et c’est une peur que les crises à répétition viennent confirmer, que la gauche se sente parfaitement impuissante face à la machine économique actuelle. Ma génération ne semble pas connaître de gauche qui s’assume dans son identité sociale et qui ait l’audace de revenir à ce principe essentiel qu’est la justice sociale. Maintenant que toutes les idéologies se sont épuisées, c’est à nous de réinventer plein de formes.

Le film est une ode à la liberté. Pourtant ici l’ennemi à abattre, ce n’est pas le pouvoir politique comme c’était le cas dans les années 70, mais la télé commerciale, qui représente le pouvoir absolu. Toi Félix, que penses-tu de la télé d’aujourd’hui ?

Je ne regarde pas franchement la télé. Mais quand je regarde le 20H, j’ai envie de bouffer trois Lexomil et de m’en aller me tirer une balle. Tout est sombre et il n’y a plus aucune raison d’espérer. C’est terrifiant, faut vraiment avoir le coeur solide pour supporter le journal du soir. Après, il y a sans doute d’autres programmes plus à mon goût, mais ma curiosité ne m’y jamais vraiment poussé.

Emmanuelle Béart te drague dans le film et tu l’envoies dans les roses. Tu ferais pareil avec moi ? (Seconde tentative, plus affirmée)

Voilà la magie du cinéma : faire croire que je pourrais, dans la vraie vie, repousser Emmanuelle Béart ! Faut vraiment que ce soit de la fiction… et puis même, je l’envoie pas dans les roses, parce que rien n’a jamais commencé entre elle et moi dans le film, si ce n’est une relation de tendresse et d’empathie mutuelle. Toi ? Mais attends, tu veux ma mort en fait : je viens d’emménager avec ma copine, donc je vais d’abord l’appeler pour lui demander, si ça te dérange pas. Ah… Mélanie!

En tournant un film qui se passe dans les années 90, premier film dans lequel ces années représentent le passé d’ailleurs, te dis-tu que c’était mieux avant ?

Je ne suis pas nostalgique. C’était pas mieux avant, à chaque époque ses galères. Ou alors, je peux être nostalgique des époques vraiment lointaines, des époques tellement lointaines que même ma grand-mère n’était pas née. Par exemple, j’aurais adoré toucher deux mots à Jésus, boire un godet à sa table, et me balader du côté de Nazareth. L’époque où tous les mythes de l’humanité étaient encore à faire. En ce qui concerne les années 90, j’y suis né, et mon souvenir le plus ancien, à part les genoux de ma tante, c’est la coupe du monde 98. Je me souviens seulement qu’à cette époque, on n’emmerdait pas les joueurs de foot pour un rien; un petit geste déplacé n’était pas un faux prétexte pour immédiatement embrayer sur les « problèmes » d’intégration. C’était, comme on peut s’en souvenir un peu la larme à l’oeil, l’époque de la France « black, blanc, beur ». Enfin… 4 ans plus tard, Le Pen était au second tour, et moi qui n’avais que 12 ans, j’arrêtais d’être naïf. Alors non, je suis pas super friand de cette insatisfaction perpétuelle par rapport à son époque. Je crois même qu’on a tout un champ de ruines à reconstruire devant nous. Et qu’il faut commencer maintenant.

L’ambition de Victor est de réaliser un film. Quelle est la tienne (à part me demander mon 06) ? (La vache)

De réaliser un film. Et de te demander ton 06.

O6 83 ** ** **. Si tu étais célibataire, aurais-tu craqué pour Clara, le personnage qu’incarne Sara Forestier dans le film ? Ou lui aurais-tu préféré Maiwenn ?

Faut avoir le coeur franchement bien accroché pour craquer pour Clara… Mais oui, j’y serais allé sans même me poser de question. Elle constitue dans mon imaginaire une figure féminine que j’aime beaucoup : lunaire, mystérieuse mais généreuse, et démesurément tendre (mon personnage en fait d’ailleurs les frais, de cette tendresse !)… Mais je la trouve trop chagrin. Elle porte en elle un malheur qu’on ne sauve pas, qu’on ne peut pas sauver. Par contre, je trouve que Sara Forestier a une manière de l’interpréter complètement bluffante – elle oscille entre la folie à l’état pur et l’humanité la plus extrême. Quelle actrice!

Victor « monte à Paris » pour devenir adulte. Toi qui es à Paris depuis toujours, penses-tu être un adulte ?

Je m’en fous d’être adulte, ce que je veux c’est grandir. C’est la chanson de Brel je crois qui dit ça : « Ils veulent devenir adultes avant d’avoir grandi »… je sais plus… En tout cas, je ne pense pas que ce soit Paris qui fasse grandir Victor. C’est Clara, c’est l’amour, et c’est aussi, sur un mode plus mélancolique, la conscience de la fragilité de nos rêves.

Donne-moi envie de retourner voir Télé Gaucho.

J’ai l’impression d’être sur un marché et de vendre un produit ! Oyez, Oyez, venez goûter avec moi la nouvelle recette de Michel Leclerc, on peut y savourer plein de petites épices savoureuses, délicates, et très tendres ! Oyez, Oyez, venez découvrir ce nouveau film, rien que parce qu’il est bien, je crois, et qu’on s’est tous donnés avec amour.

Dis Félix, et si c’était Toi ?

Télé Gaucho de Michel Leclerc, avec Félix Moati, Sara Forestier, Eric Elmosino, Maïwenn, Zinedine Soualem, Samir Guesmi, Emmanuelle Béart, France, 1h52.

J’adore parler de moi, c’est le seul domaine où j’ai de vagues connaissances. Avec le cinéma.

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