Etre Là

Nos notes

Les prisons françaises sont de plus en plus épinglées par les associations de défense des droits de l’homme et par les organisations européennes, et sont connues pour être les pires d’Europe. La logique néolibérale, la politique sécuritaire du chiffre, la criminalisation des petits délits, ainsi que la fermeture des centres et des hôpitaux psychiatriques pousse les prisons françaises à la surpopulation. A l’intérieur des murs, c’est une cour des miracles. Face aux multiples visages des incarcérés, les moyens humains, matériels et financiers accordés aux personnels est insultant, voire criminel.

Mais parce qu’il s’agit de ne pas fermer les yeux, ou de s’insurger sans rien faire, certains ont décidé d’être là. Le documentaire de Regis Sauder pose sa caméra dans le service médico-psychologique régional de la prison des Baumettes à Marseille. Il se concentre sur le travail de jeunes femmes, psychiatres, infirmières ou ergothérapeutes dans une prison d’hommes. Les témoignages des détenus, dont le visage est caché, et que le réalisateur a choisi de mettre en lumière, sont ceux de personnes en grande souffrance psychologique, souvent atteints de maladies psychiatriques. Les moments où ils se confient à ces jeunes femmes sont les seuls instants d’humanité qu’ils peuvent avoir et, pour certains, les premiers qu’ils ont eu jusque là dans leur vie.

Après A l’ombre de la République, il s’agit là du deuxième documentaire mettant cette année en lumière l’état lamentable dans lequel est plongé le système carcéral en France. Ce ne sont pas les premiers, et au vu de la politique menée par le gouvernement, ce ne seront sans doute pas les derniers. Toujours est-il que le film de Régis Sauder se démarque par sa volonté de s’affranchir de la forme « reportage » que l’on trouvait dans A l’ombre de la République, et qui pèse trop souvent sur les documentaires. Etre Là est pensé comme une œuvre de cinéma, avec parfois des maladresses (un générique tape-à-l’oeil, tout doit sorti d’un néopolar hollywoodien), mais en même temps plein de sincérité.

Il y a surtout une belle idée de cinéma, celle d’avoir demandé à l’une des protagonistes de jouer face caméra des textes qu’elle a écrits. Quasiment immobile, Sophie Sirere, psychiatre, joue plus qu’elle ne récite son expérience et sa rage face à une situation et un univers qui, comme structure répressive, n’accepte pas son travail. Ces moments sont les plus forts, les plus durs aussi. Il y a en effet ce qui est montré, le dialogue qui s’instaure entre les détenus et le personnel soignant (d’une belle humanité) et ce qui est dit, où se cache toute la violence d’un système broyant les individus. On pénètre dans un univers où il revient à ce petit groupe de femmes d’endosser le rôle de l’humain, alors même que tout y semble fait pour supprimer toute parcelle d’humanité. Qu’il s’agisse de celle des détenus, considérés comme des bêtes, voire des monstres, ou de celle des matons, dont le rôle se limite de plus en plus à la figure autoritaire et répressive.

A ces beaux espaces d’humanité, le réalisateur oppose la sécheresse de sa mise en scène, et l’utilisation d’une musique dissonante, associées à un noir et blanc d’une belle froideur. L’air de rien, le travail réalisé par Regis Sauder auprès des médecins et des détenus permet à ceux-ci de réchauffer son installation filmique. Parce que ceux qu’il filme sont en confiance devant sa caméra, il peut monter son film de façon à le rendre oppressant. L’humanité des personnages s’échappe de toute façon de son film, dont la force est de nous convaincre de l’importance d’être là. De ne pas laisser la machine écrabouiller les détenus. Regis Sauder le dit très bien « (…) ce n’est pas un film sur la folie, mais un film sur la dignité de l’homme souffrant et sur celui ou celle qui lui tend la main et l’accompagne. C’est un film sur l’entraide. ».

Bref, ce que font ces femmes en prison, c’est se battre contre vent et marées pour que celle-ci soit un lieu de réinsertion et d’humanité. A l’heure où la privatisation des prisons est en plein essor, où la médiatisation du tout sécuritaire est toujours d’actualité, ou l’on vante la modernisation du système carcéral en supprimant le personnel pour le remplacer par des caméras – et bientôt par des robots -, Etre Là sonne comme un cri de révolte. La LDH soutient l’oeuvre avec raison. Ce n’est pas un film qui fait plaisir, mais c’est un film a voir.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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