Entretien avec Ami Livne et Adnan Abu Wadi, réalisateur et acteur principal de « Sharqiya »

Sharqiya est votre premier long métrage. Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire des films, et qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce film ?

Quand j’étais petit, j’étais comme les autres, je regardais des films hollywoodiens. J’allais souvent dans le cinéma de mon grand père à Tel Aviv. Quand je voulais voir un film, il prévenait et l’ouvreuse me laissait entrer. A 16 ans, j’ai acheté une caméra et je filmais tout, un peu au hasard. Puis j’ai fait mon service militaire et j’ai filmé la vie à l’armée. J’ai trouvé un monteur pour en réaliser un court-métrage et cela m’a donné envie d’apprendre le montage. Puis j’ai intégré une école de cinéma.

En ce qui concerne Sharqiya, j’avais eu un jour cette idée d’un agent de sécurité dans une gare routière qui voulait devenir un héros. Puis j’ai rencontré Guy Ofran, le scénariste du film, lors d’un cours de scénario. Dans son projet, il y avait trois histoires qui étaient toutes liées à la gare routière. L’une d’elle était celle de l’agent de sécurité. Je lui ai proposé qu’on travaille ensemble. On a abandonné les autres histoires pour se focaliser uniquement sur celle du Bédouin. On a fait des repérages dans le Sud, rencontré des Bédouins et vu plein de documentaires. J’ai pris conscience que la cause bédouine était vraiment un sujet important. Pourtant au début, on pensait plutôt faire quelque chose de moins sérieux. Mais au fur et à mesure on a senti qu’on avait une responsabilité envers la communauté bédouine…

J’ai une question pour Adnan : Vous n’êtes pas un acteur professionnel. Comment avez vous rencontré Ami, et pourquoi avez-vous eu envie de faire ce film ?

Adnan : J’ai reçu un appel d’un ami, qui m’a parlé d’un réalisateur israélien qui voulait faire un film sur les Bédouins, et il m’a demandé d’aller le voir. Au début je ne voulais pas, mais il a insisté. Je suis donc allé voir Ami pour faire plaisir à mon ami…

Ami : Je savais dès le début que je voulais travailler avec des Bédouins. J’ai commencé par faire un casting auprès d’une communauté de théâtre amateur à Rahat, une grosse ville Bédouine dans le district sud. J’ai auditionné une trentaine de personnes, mais ça ne collait pas. J’étais un peu désespéré… On a alors essayé de trouver des acteurs arabes professionnels. Mais je ne sentais pas de faire un film sur les Bédouins avec des acteurs arabes et un réalisateur israélien… Je suis retourné chercher des acteurs non professionnels, ça a pris du temps, car les gens étaient un peu méfiants… J’ai finalement rencontré Adnan. On s’est retrouvé un soir d’hiver vers 21h, en direction de Be’er Sheva. On ne pouvait pas aller dans son village, car il n’y avait pas d’électricité, et Adnan voulait garder ça secret… On a donc trouvé un passage sous l’autoroute, à côté des moutons, et on a fait l’audition à la lumière des phares…

Vous avez dit à votre famille et vos amis que vous étiez retenu pour le rôle ?

Adnan : Non, je n’ai rien dit, j’avais peur que les gens ne l’acceptent pas. Ce n’est pas très fréquent de jouer dans un film. En plus, mon père est très religieux, c’est l’imam de la mosquée de notre village. Je ne savais pas non plus comment le film allait représenter les bédouins.

Ami : Je ne lui ai pas montré le scénario, je lui avais juste parlé de l’idée générale du film… Ca a pris du temps mais on est arrivé à se faire confiance. On a quand même établi un contrat avec le producteur, dans lequel il s’engageait à poursuivre le tournage même si quelqu’un de son entourage venait à s’y opposer.

Adnan : C’est seulement à la fin du tournage que je l’ai annoncé à ma famille. Un jour, j’ai rencontré un jour un de mes cousins sur le lieu du tournage. J’ai eu peur mais il a promis de garder le secret… J’ai attendu de savoir que le film était accepté au festival de Berlin pour l’annoncer à mon père. Et je pense que mon père était fier d’apprendre la nouvelle.

Votre film ressemble presque à un documentaire. Vous filmez par le biais du regard de Kamel, il y a peu de dialogues, le contexte politique est très présent. Pourquoi avez-vous privilégié cette approche documentaire ?

J’ai senti que c’était la meilleure façon de faire, car on avait un budget très limité. Le tournage devait durer 12 jours, avec une équipe technique réduite. Par ailleurs, en raison du choix de travailler avec des acteurs non professionnels, je préférais ne pas trop les diriger et privilégier le naturel. J’ai opté pour le choix des plan-séquences, dans lesquels je racontais aux acteurs l’idée générale de la scène, et c’était presque de l’improvisation. Avant le tournage, je me suis souvent demandé quelle était la meilleure façon de réaliser le film, et j’ai pensé aux frères Dardenne, j’aime beaucoup leurs films, et surtout leur façon de se concentrer sur les personnages. Je me suis dit que je pouvais m’inspirer un peu de leur cinéma. Mais c’est surtout une influence, car je n’ai pas appliqué leur mise en scène de façon aussi stricte. Certaines scènes ont différents angles de prise de vue, ce ne sont pas toujours « des plans qui collent au cou ». Il y a pas mal de films qui filment tout au niveau de la nuque de leur personnage. Je m’en sert quand c’est vraiment approprié pour une scène, sinon je n’hésite pas à changer les angles de prises de vue. C’était aussi très important d’avoir l’environnement du désert dans des plans d’ensemble.

Et par exemple comment vous situez-vous par rapport à un film comme Le Policier, de Nadav Lapid, dont l’approche est également politique mais le style très différent ?

J’aime beaucoup Le policier, je connais le réalisateur et le producteur, qui est aussi un des producteurs de Sharqiya. C’est un très bon film, mais il n’a pas bien marché en Israël. Il n’a pas été apprécié du grand public. Je pense que c’est difficile pour la population israélienne d’accepter ce genre de film, qui est une sorte de miroir de la société et qui montre une vision négative de la vie en Israël. En général les gens vont au cinéma pour se divertir. Surtout que la vie en Israel est très stressante. On vit dans un climat d’angoisse vis à vis de la guerre qui peut arriver à tout moment. Donc généralement on va au cinéma pour s’en échapper. Mais des films comme Sharqiya et Le Policier vous renvoient la réalité en face, c’est difficile pour le public israélien. Mais j’aime ce genre de films, c’est pourquoi j’ai fait Sharqiya.

A la fin de Sharqiya et du Policier, on reçoit de plein fouet la violence de la société israélienne par le biais de l’autorité policière ou militaire. Dans Le Policier, ils anéantissent le groupuscule terroriste, dans Sharqiya, ils détruisent le village. Même si les Bédouins s’empressent de reconstruire, on sait qu’ils recevront à nouveau un avis d’expulsion. On a donc l’impression que vous n’avez pas une vision très optimiste du futur…

L’année dernière, il y a eu un grand mouvement de contestation sociale contre les méfaits du capitalisme en Israël, et contre la politique économique menée par Benjamin Netanyahu… Les pauvres sont de plus en plus pauvres, la classe moyenne devient pauvre, les riches sont de plus en plus riches. Mais la mentalité de l’Etat d’Israël (et surtout de l’armée dans les territoires occupés) est toujours de se considérer comme une victime pour justifier ses actes. La seconde guerre mondiale est toujours dans les esprits… Mais c’est la victime qui est devenu le bourreau. L’Etat d’Israël traite tout le monde comme une brute. Ce cas de figure se retrouve partout dans le monde, c’est dans la nature humaine. Quand les gens portent un uniforme et une arme, ils se sentent puissants, et peuvent perdre leur humanité. Dans Le Policier, Nadav Lapid montre bien le machisme qui est très prégnant dans la société israélienne.

Savez-vous de quoi parlera votre prochain film ? Allez vous travailler ensemble à nouveau ?

Adnan : J’espère tourner un autre film avec Ami. J’ai bien aimé l’expérience de Sharqiya. J’ai eu un petit rôle dans un autre film qui devrait bientôt sortir en salle. J’aimerais commencer une carrière d’acteur, et j’espère qu’après la sortie de Sharqiya, j’aurai d’autres opportunités.

Ami : En ce qui me concerne, je ne pense pas refaire tout de suite un film sur les Bédouins, mais peut être un jour… Je travaille sur un scénario qui traite de questions plus personnelles, mais il n’est pas encore abouti pour l’instant. Il est fondé sur deux histoires parallèles : La première parle du service militaire, qui est obligatoire en Israël. Ce n’est pas bien vu d’être pacifiste… Surtout pour les hommes, on peut même aller en prison. C’est un peu moins strict pour les femmes. C’est donc l’histoire d’un adolescent qui, contre son gré, doit s’engager dans l’armée. L’autre histoire est celle d’une jeune famille qui refuse de circoncire leur bébé. Ce choix n’est pas accepté par les grand-parents. Ces deux histoires combinées, qui sont inspirées d’éléments vécus, donnent un éclairage sur la société israélienne. J’essaye de remettre en question l’évidence de ces traditions incontournables.

Cinéphile éclectique, surtout quand il s’agit de cinéma américain (voire anglo-saxon à la limite).

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