Rétrospective Kieslowski : retour sur « La double vie de Véronique », grand film sensoriel et philosophique

La double vie de Véronique est un de ces films dont on ne comprend pas grand-chose, mais qui finit par nous hanter tant les thèmes abordés sont à la fois universels et intimes. Un peu comme The Tree of Life, il propose une manière de sonder l’âme humaine. Alors que Terrence Malick présente une réflexion sur le mystère des origines, Kieslowski s’intéresse à la notion d’identité. Les deux films ont en commun une mise en scène sensorielle, qui place le spectateur devant un abîme vertigineux de questions, dont les réponses peuvent seulement être esquissées.

Les procédés de mise en scène utilisés dans La double vie de Véronique ne sont pas très différents de ceux dont Kieslowski se servira pour la trilogie Bleu/Blanc/Rouge : filtres de couleurs, attention portée aux détails et aux objets, fluidité des mouvements de caméra. Mais, alors qu’ils pourraient sembler soutenir artificiellement le propos dans Trois couleurs (notamment dans l’utilisation d’une tonalité chromatique pour chaque film), ces traits de mise en scène apportent ici une gamme de perceptions sensorielles qui portent le récit.

Dans la première partie du film, la caméra accompagne ainsi Weronika dans un ultime tourbillon de vie et de mort. Kieslowski filme avec fougue ses échappées amoureuses dans la pénombre verte d’une ruelle, alors que la caméra capte avec pudeur le visage d’Irène Jacob en pleine extase musicale. Mais très vite, apparaissent les signes précurseurs d’une fin inéluctable. Quand Weronika s’effondre en pleine course sur un banc, la vision fantomatique et désaxée de l’exhibitionniste révèle l’absurdité de la mort, qui pointe son nez au moment ou l’héroïne semble enfin trouver son identité. Lorsqu’elle aperçoit Véronique en plein cœur de Cracovie, la révolution intérieure qui se produit en elle est traduite par le vertige des mouvements circulaires de la caméra, qui filme le tumulte du soulèvement étudiant. Ces deux scènes préfigurent d’ailleurs le concert final, transe sensorielle pour le spectateur qui voit venir la mort dans une scène majestueuse où la perception visuelle est déformée par le prisme des teintes vertes saturées et par l’angle des prises de vue, et sublimée par la mélodie envoûtante chantée par Weronika, dont le thème sera repris tout au long de la seconde partie du film.

Le versant français du film se déroule en effet dans la répétition de cette magnifique séquence musicale, qui vient appuyer la concordance entre les vies des deux héroïnes. Concordance mise en valeur par l’attention que porte la mise en scène aux détails. Car si le manque et la quête d’identité sont des notions insaisissables, et d’une portée quasi-métaphysique, les choses de la vie quotidienne sont quant à elles tout à fait perceptibles : les gros plans sur les objets du quotidien sont autant de liens esquissés entre les deux héroïnes. La ficelle du porte-document, la balle rebondissante étoilée et la bague frottée sous les yeux semblent naviguer d’un univers à l’autre, comme autant de ponts entre leurs existences respectives. En revanche, le dispositif élaboré pour montrer le rapprochement de Véronique et du marionnettiste paraît trop fabriqué, et s’étire en longueur. Le réalisateur filme toutefois avec tendresse et poésie les marionnettes, qui semblent exprimer en miniature le théâtre des sentiments confus qui se saisissent de l’héroïne.

Le spectateur est en parfaite empathie avec le double tandem de Véronique et Weronika. Dans ces plans presque surréalistes aux couleurs saturées, où affleure la lumière en un point tressaillant, le tumulte intérieur vécu par Véronique se transmet à l’écran : pas de rationalité dans la définition de l’être humain, dont l’identité évolue au gré des hasards, des deuils et des rencontres. L’être humain est incomplet par essence. Par sa disparition, Weronika a donné vie à Véronique.

Cinéphile éclectique, surtout quand il s’agit de cinéma américain (voire anglo-saxon à la limite).

5 Comments

  • Répondre avril 8, 2017

    Anonyme

    3.5

  • Répondre décembre 1, 2012

    Alexandre Fabbri

    Tout le monde qui voit ce film dit que Weronika, en mourant, a donné sa vie à Véronique, mais nous ne le savons pas. La spéculation? Nous ne savons même pas si Weronika existe. La conscience de Véronique, peut-être?

    • Répondre décembre 1, 2012

      Pauline G.

      En effet cette analyse est totalement subjective et votre analyse est intéressante. Je pense que ce film peut parler à chacun de manière différente tant il traite de sujets intimes et universels.

  • Répondre octobre 11, 2012

    Benedicte Gay-Bataille

    Ca me donne vraiment envie de le revoir, sous ce passionant éclairage !

  • Répondre octobre 5, 2012

    Jérôme Wurtz

    joli texte!

Leave a Reply