Sauna On Moon – les fleurs de Macao

Le second film de Zou Peng, Sauna On Moon – chronique d’une maison close à Macao, dix ans après sa rétrocession à la Chine – allie vertus documentaires et digressions sensualistes, et dresse par petites touches le portrait contrasté d’un pays au milieu du gué.

On invoquera sans doute, à la vision de Sauna On Moon, quantité d’influences. Un trait d’union entre le Hou Hsiao-hsien des Fleurs de Shanghai et celui de Millenium Mambo ? Un disciple occasionnel de Wong Kar-wai (les deux auteurs semblant partager l’adage attribué à Clémenceau : le plus beau moment de l’amour – même tarifé – c’est quand on monte l’escalier) ? S’il le film s’apparente régulièrement à un catalogue de formes, la plus flagrante parenté de Sauna On Moon, c’est ailleurs qu’il faut la chercher.

À l’image, Zou Peng a fait appel au cinéaste Yu Lik-wai (Love Will Tear Us Apart), par ailleurs directeur de la photographie de Jia Zhangke et, de fait, c’est surtout à l’auteur de The World que l’on pense, à voir le film évoquer en filigrane les problématiques sociétales d’un pays en pleine mutation – les effets de la crise financière et le statut particulier de Macao (dont les autorités célèbrent les dix ans de la rétrocession à la Chine – l’action se situe en 2009), la corruption et la géométrie variable d’une moralité monnayable. M. Wu – le patron du bordel – a beau arborer un portrait de Mao, Sauna On Moon consomme surtout le triomphe du capitalisme. Pas étonnant, pense-t-on, que la Chine ait cédé avec un tel entrain aux sirènes du néolibéralisme, tant la révolution culturelle avait préparé le terrain, affectant les repères d’une culture plusieurs fois millénaire – et tant les régimes successifs ignorent également la valeur, autre que productiviste ou marchande, de l’humain. Comme en témoigne ici le motif récurrent des statuettes et figurines – jusqu’aux filles grimées en poupées, pour le bon plaisir des clients – évoquant le phénomène, conceptualisé par Marx, du caractère fétiche de la marchandise. En cela, Macao fait sans doute figure, pour la Chine, de laboratoire à ciel ouvert du néolibéralisme. Pétrie de culture occidentale, et devant, bien avant sa rétrocession, sa fortune à ses casinos, la ville partage avec Hong-Kong une identité singulière.

Une influence dont Peng s’affranchit bientôt, en même temps que des accents les plus discursifs de son récit, tant n’appartient qu’à lui cette façon de concilier les antagonismes – jusqu’à en faire le nerf de son film – : entre les méandres du vieux Macao et la verticalité des gratte-ciels, la croissance exponentielle d’une ville à la superficie pourtant modeste (ici et là, les grues s’activent sur des chantiers monumentaux) et l’économie branlante du commerce de M. Wu ; entre séquences légères et enlevées, où les filles sont envisagées comme une troupe de musical, et situations sordides (un employé du bordel demande à sa protégée de se recoudre l’hymen, pour satisfaire un riche client désireux de s’offrir une vierge) ; entre trivial et cosmique enfin (M. Wu se baigne, nu et saoul, dans la mer, cependant qu’au loin, le premier vol lunaire chinois prend son envol), vertus documentaires et parenthèses sensualistes, Peng conçoit un récit tout en lignes brisées et petites touches éparses.

Loin d’éluder la question de la marchandisation des corps (ni celle de la domination masculine, dont il n’oublie pas de rappeler, à l’instar de Bonello dans L’Apollonide, qu’elle s’assortit de l’exploitation des femmes par les femmes, ouvrières ayant réussi et monté leur propre commerce de chair fraîche), Peng veille à échapper à une vision exclusivement conceptuelle, ou moralisatrice, de son sujet. En s’attachant à l’énergie de ses filles, et en leur offrant, en toute fin, une parade digne de leur éclat, le cinéaste rend grâce – à défaut de justice – à ses personnages, même s’il s’agit pour cela d’épouser, un temps, le point de vue des clients. Après avoir catalogué, au gré d’ellipses parfois abruptes, les joies et les misères de ses filles – le côté aspects contemporains du commerce des corps – Peng cède, à son tour, à leur séduction. Libre à nous de voir là, plus qu’un abandon, quelque chose comme une éthique du regard, le voeu de ne pas redoubler, par le traitement, le caractère en soi dramatique des situations.

Sur la fin, le récit se fait plus évasif, et s’abandonne à une forme de musicalité ; il vaut moins, alors, pour ce qu’il énonce, que par ses ruptures de ton et variations chromatiques, ralentis coquets et chorégraphies alanguies, alternances de climats et retours incessants de motifs qui, dans l’esprit, évoquent plus la structure d’une composition de jazz que l’electro minimaliste de la bande-son.

Plutôt que de chercher à boucler ses lignes de récit, Peng leur trouve une résolution chorale et atmosphérique – la logique d’un film qui, faussement brouillon, aura opéré un aller-retour constant entre énergie collective et tragédies individuelles, grands principes et petits arrangements, sous-texte politique et navigation aléatoire. L’ensemble, parfois déconcertant, s’avère au final – au-delà de son évidente séduction – d’une rare cohérence, pourvu que l’on ait accepté l’invitation formulée par son tout premier plan – suivez le lapin blanc.

Sauna On Moon, de Zou Peng, avec Wu Yuchi, Zhan Yi, Yang Xiaomin, Chine, 1h35.

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