Dark Horse, ugly loser

Abe, éternel adolescent qui vit chez Papa Maman, accro aux jeux vidéos, est un gros tas et un loser. Il rencontre Miranda, dépressive chronique et manipulatrice, avec qui il décide de se marier.

Il paraît que Todd Solondz s’est adouci dans son dernier film. Certes, il n’est plus question ici de ses thématiques de prédilection (pédophilie, viol et autres grossesses prématurées). Pour autant, les personnages de Dark horse sont aussi détestables que méprisés par le réalisateur.

Depuis l’enfance, Abe souffre d’un complexe d’infériorité envers son frère, beau et médecin de son état. Mais, triste consolation, il a toujours été le loser préféré de son père (Christopher Walken, tout en mesure). Dans l’une des rares scènes qui laissent passer un filet d’émotion, Abe, déchirant le papier peint, dévoile l’inscription crayonnée sur la toise de mesure, le surnom affectueux de « dark horse » dont il a hérité. Mais Solondz passe à côté du portrait de l’outsider qui donne son nom au film : Abe n’est pas un « dark horse », entendu comme un marginal au potentiel caché, il n’est qu’un gars extrêmement antipathique. Dans le rôle d’outsider, on se référera plutôt à Terri, personnage principal du film d’Azazel Jacobs, qui sous une lourde enveloppe corporelle socialement handicapante, cache un doux adolescent drôle et rêveur. Dans Dark Horse, au contraire, le personnage de Abe est dépeint dans un carcan linéaire, figé dans la figure d’un ado attardé fainéant et égoïste, irrécupérable. Aucune fêlure qui permettrait au spectateur un minimum d’empathie. On préférait largement la vision cruelle, satirique et amère de l’Amérique white trash de Happiness, beaucoup plus subversif, plus drôle, avec un vrai point de vue, qui laisse un goût doux amer. Dans Dark Horse, jamais Todd Solondz ne semble éprouver une quelconque sympathie pour ses personnages. Résultat : on s’en fout, on n’est pas touché une seconde par ce qui arrive au héros, quand bien même on comprendrait vraiment ce qui se trame.

Car c’est bien là l’un des autres problèmes du film. Dans Palindromes, le personnage principal protéiforme était interprété par plusieurs actrices, procédé narratif original qui avait le mérite de servir le propos du film. Pour Dark Horse, Todd Solondz a recours à un autre tour de passe-passe : le héros vit ses fantasmes comme la prolongation immédiate de l’univers dans lequel il évolue. Concept intéressant, qui brouille la frontière entre rêve et réalité, et donne lieu à quelques scènes amusantes dans lesquelles la vieille secrétaire frigide se transforme en cougar autoritaire (et limite flippante). Ce procédé, servi par une mise en scène plutôt maîtrisée, permet de définir les contours de la personnalité de Abe sans être (trop) didactique. Mais très vite, le dispositif se répète, au cœur de la construction narrative, et rend le tout inintelligible et étouffant. Le spectateur, lassé, perd le fil de l’histoire. Pour les mêmes raisons, l’épilogue nous laisse de marbre. L’idée était attrayante : Abe est passé à côté du grand amour de sa vie, son fantasme récurrent, le pilier rassurant et bienveillant de son quotidien. Hélas, cette dernière partie est noyée dans un enchevêtrement de niveaux narratifs qui créent une telle distance émotionnelle que finalement l’on se noie dans un gloubi-boulga indigeste.

Quand Solondz sera moins dédaigneux, il pourra revenir à un cinéma plus humain, dans lequel même les personnages les plus crapuleux peuvent avoir droit à la rédemption.

Cinéphile éclectique, surtout quand il s’agit de cinéma américain (voire anglo-saxon à la limite).

1 Comment

  • Répondre septembre 18, 2012

    Elsa Renouard

    Je suis encore sous le choc de cette scène de rupture dans le film dont tu parles, quand la secrétaire se révèle une prédatrice friquée amatrice d’art. On voit que le réalisateur a beaucoup de talent, du culot, une maîtrise du récit (je ne connais pas ses autres films). C’est dérangeant et très original. Mais je suis d’accord avec toi sur tout le reste. Franchement, difficile de voir le « potentiel caché » de ce personnage sur lequel Todd Solondz s’acharne. Peut-être ce « Dark horse » n’est-il pas le personnage mais plutôt un certain réalisateur, au potentiel moins caché que gâché?

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